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LES JUIFS DE LA VILLE DE L’ETERNEL PRINTEMPS

Rédigé par Alejandra Mejía Cardona (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Medellín, chef lieu du département d’Antioquia, se trouve entre les cordillères Occidentale et Centrale des Andes. Le climat et la situation géographique de la deuxième ville la plus peuplée du pays lui valent le surnom de « Ciudad de la Eterna Primavera » (La Ville de l’Eternel Printemps). Celle-ci accueille environ trois communautés juives dans une région où le catholicisme est roi. Comment s’intègrent-elles ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre le long parcours des juifs en Colombie et leur histoire ponctuée de rebondissements.


Medellín

Au fil des années, les efforts du gouvernement colombien pour réhabiliter l’image du pays portent leurs fruits dans les domaines touristique, politique et commercial. Nonobstant, l’histoire tortueuse de la Colombie hante toujours les esprits, une histoire ravivée et souvent revisitée par les médias, par Hollywood et surtout, par les séries télévisées qui transforment les narcotrafiquants en vedettes charismatiques.


Dans ce méli-mélo fait de violence, de conflit ainsi que de chaleur humaine et de paysages époustouflants, se trouve l’une des populations les plus métissées au monde. De surcroît, la Colombie se caractérise par un profond syncrétisme religieux, né de la rencontre entre le catholicisme des colons espagnols, les croyances ancestrales des différentes tribus amérindiennes et celles apportées par les esclaves amenés d’Afrique. C’est alors que de nombreux juifs se sont frayé leur propre chemin, dès les premières vagues migratoires en Amérique du Sud et avant que la Colombie ne porte son nom.


Certains soutenaient que les indiens d’Amérique étaient les descendants de l’une des dix tribus perdues d’Israël, là où les conquistadors espagnols et portugais voyaient, tantôt des sauvages dépourvus de toute humanité, tantôt des peuples « ayant échappé à la tache et à la malédiction du péché originel. » Les historiens situent l’arrivée des premiers juifs dans le Nouveau Monde en 1492, lorsque Christophe Colomb débarque dans les Antilles. La même année, les Rois catholiques signent l’édit de l’Alhambra, lequel contraignait les juifs à se convertir au catholicisme ou à s’exiler. Bien que les juifs et les « nouveaux chrétiens » furent également proscrits des colonies d’Amérique, beaucoup de familles y ont cherché un avenir plus radieux, à leurs risques et périls.


En Colombie, des procès-verbaux datant du XVIIe siècle, découverts au sein du Palais de l’Inquisition de Carthagène des Indes, prouvent la présence sur ce territoire d’une petite communauté de juifs ou de crypto-juifs d’origine portugaise pour la plupart. Ils attestent même de l’existence d’une synagogue dirigée par le rabbin Don Blas de Paz Pinto, mort sous la torture.


Il a fallu attendre 1819 avant que le tout nouveau gouvernement de la Colombie indépendante ne garantisse aux « membres de la nation hébraïque » des droits sociaux et politiques ainsi que la liberté de culte. Ceci en remerciement de l’important soutien économique que les juifs, principalement ceux installés à Curaçao, ont apporté à la campagne de Simon Bolivar. Toutefois, cette liberté était restreinte à la côté caribéenne. Les juifs se spécialisent alors dans la manufacture, le commerce maritime et le transport fluvial, contribuant ainsi considérablement au développement de la région. La plus grande communauté séfarade s’établit à Barranquilla, sur la rive occidentale du Rio Magdalena qui est aussi le fleuve le plus important du pays par ailleurs.


Entre 1880 et la fin de la Grande Guerre, 130 000 juifs immigrent en Amérique latine, principalement en Argentine. Parmi eux se trouvent des juifs ashkénazes fuyant la guerre, les pogroms et la chute de l’Empire russe, ainsi que des séfarades de l’Empire ottoman. En Colombie, ces derniers ont rejoint les chrétiens et les musulmans de la même région, intégrant la catégorie de « los Turcos », tels qu’ils étaient surnommés indistinctement par les populations locales. Entre-temps, la communauté juive s’était réduite comme peau de chagrin en raison des conversions et des mariages interreligieux. Les nouveaux arrivés n’ont trouvé qu’un judaïsme affaibli, s’apparentant surtout à une forme de souvenir lointain.


En réalité, c’est dans l’entre-deux-guerres que l’on assiste à une immigration juive plus importante, composée de familles originaires du Levant, d’Europe centrale et orientale. Ces dernières, plus particulièrement, se sont engagées dans la fondation d’institutions juives reconnues, dont des cimetières, des écoles et des centres philanthropiques. A la fin des années 1930, les gouvernements successifs, libéraux y compris, ont permis l’essor d’un catholicisme réactionnaire faisant écho au contexte européen. En janvier 1939, le gouvernement d’Eduardo Santos Montejo publie par exemple une circulaire interdisant de dépasser le nombre de 5 000 juifs sur l’ensemble du territoire. Il y enjoignait également l’administration d’« empêcher de toutes les façons humainement possibles aux éléments juifs » d’obtenir visas et passeports. Nonobstant, l’augmentation du trafic de visas a permis l’immigration illégale de familles juives qui, de part leur faible nombre, ont pu passer sous le radar.


L’ensemble des restrictions migratoires visant les juifs n’ont pas fait de la Colombie une terre d’asile. En 1946, le Parti conservateur est allé jusqu’à encourager ses partisans à s’en prendre aux magasins juifs de Bogota. Paradoxalement, la même année, Eliezer Roitblat devient le premier rabbin du pays.


A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les familles installées de longue date dans le pays ouvrent leurs portes à leurs parents restés en Europe, en ce compris des rescapés de la Shoah. Avec leurs expériences et connaissances venues d’ailleurs, ils ont participé à la modernisation des grandes villes, comme Bogota, Medellín, Cali et Barranquilla. Enfin, dans les années 1950, des juifs syro-libanais continuent à affluer en Colombie et la communauté dans son ensemble poursuit la création de centres israélites, d’écoles, de magasins casher, de maisons de la culture et de journaux communautaires.


Les juifs dans la Colombie contemporaine


Depuis les années 1960, la communauté juive en Colombie s’est largement amenuisée en raison de l’assimilation et de l’émigration aux Etats-Unis, au Brésil, en Argentine et en Israël, entre autres. Les conflits armés et les troubles sécuritaires dans tout le territoire ont joué également un rôle non négligeable dans cet émigration massive.


Le nombre de juifs en Colombie s’élève aujourd’hui à environ 4 500 personnes, sur une population totale de 49 100 000 habitants dont 95% sont catholiques. Cela, sans tenir compte des juifs vénézuéliens qui trouvent actuellement refuge dans le pays. Le sentiment d’un judaïsme réminiscent reste latent et un certain nombre de Colombiens continuent à s’interroger sur leurs éventuelles origines juives. En 2014, une fausse liste de noms de famille, prétendument d’ascendance juive, déferle la chronique et circule sur les réseaux sociaux. Même des médias fiables se sont laissés prendre au piège et ont relayé l’information selon laquelle les Colombiens portants lesdits noms de famille étaient les descendants des juifs expulsés d’Espagne, leur permettant ainsi d’entamer une procédure de naturalisation dans ce pays. Or, cette liste était si longue qu’il était quasiment impossible de ne pas s’y retrouver. Le pays ibérique a depuis lors démenti l’information, mais cela n’a pas empêché de nombreux Colombiens de s’intéresser à leurs arbres généalogiques dans le but de trouver leurs racines judaïsantes.


« Beaucoup de Colombiens ont identifié des rites judaïsants dans leurs familles chrétiennes, certains ont même trouvé chez eux des objets transmis de génération en génération, tels qu’une kippa, une ménorah, ou une mezuzah, sans comprendre le pourquoi de leur existence » explique Moreh Yosef, leader de la Communauté Séfarade Bet Simja. « Ce qui est certain, c’est que l’on ne peut pas ignorer ce que l’on ressent dans son for intérieur. Dans mon cas, par exemple, le judaïsme était une évidence pour moi. Et cela, malgré la surprise voire l’incompréhension parfois que témoignait mon entourage au début », poursuit-il.


C’est précisément ce sentiment d’appartenance au peuple juif qui l’a guidé dans le long chemin de la conversion. Il y a douze ans, il a ressenti la nécessité de fonder cette communauté dans la ville de Medellín afin d’ouvrir un espace aux juifs de la ville ainsi qu’aux personnes cherchant des réponses philosophiques dans la Torah. « Nous comptons quelques familles qui ont épousé le judaïsme et qui le pratiquent corps et âme. Malheureusement, certains frappent à nos portes par curiosité plus que par conviction. Dès qu’ils comprennent qu’ils ne peuvent pas prendre de raccourcis et que le judaïsme implique beaucoup de réflexion et d’étude, ils partent aussitôt », assure-t-il.


Il raconte que dans ce pays principalement catholique, et en dépit de l’antisémitisme ambiant des années 1940, il s’est toujours senti respecté par tous ses concitoyens, même par les autorités ecclésiastiques, et qu’il n’a jamais été ni l’objet ni le témoin d’actes antisémites. Il se promène fièrement avec sa kippa dans son quartier baptisé « Los Colores », croisant parfois des regards curieux ou des passants qui s’arrêtent pour discuter jovialement avec lui. « De temps à autre, les gens se tournent vers moi et me disent : bénissez-moi, mon père ! Nous sommes traités comme les frères aînés de leur propre religion », précise-t-il.


Moreh Yozef a songé à faire son Alyah dans les années 1980 mais il en a été dissuadé par le conflit entre Israël et le Liban. Il quitte alors la région de Tolima et établit la Communauté Séfarade Bet Simja à Medellín. « Je me suis dit : si moi je ne le fais pas, qui le fera ? Si je ne le fais pas maintenant, quand est-ce que ce sera fait ? Même ceux qui sont simplement de passage, j’essaie de les instruire de tout cœur. Tout ce que je fais pour cette communauté et pour ma famille, je le fais avec amour », conclut-il.


Interview du rabbin Ezra Rodriguez, l’un des fondateurs de la Communauté Juive d’Antioquia (CJA) qui dirige actuellement le programme éducatif de celle-ci.


Alejandra Mejilla Cardona : "Comment est née la CJA ?"


Ezra Rodriguez : "La CJA a été fondée en 2004 par un groupe d’étudiants de la Torah. Nous avons ressenti la nécessité d’un espace propice à la prière et à l’étude, ainsi que d' institutions indispensables pour le développement de la vie juive.

Nous avons donc crée : le département de la Cacherout, qui veille à ce que nous puissions respecter le code alimentaire de notre peuple; un cimetière; une hevra kaddisha, un groupe de personnes, qui continuent d’ailleurs à s’instruire, afin de respecter les rites funèbres de notre communauté. Nous avons également créé un programme éducatif pour les enfants, les jeunes, les femmes et les hommes adultes. Notre programme organise également des ateliers et des conférences dans les écoles et les universités dans le but de parler de notre tradition et de notre lien avec Israël."


A.M.C : "Qui sont les membres de votre communauté ?"


E.R : "La majorité de nos membres ont suivi le processus de conversion au judaïsme. Cela veut dire que CJA et composée principalement de personnes qui ont été élevées dans différentes croyances et religions, mais qui à un moment donné de leurs vies ont changé de chemin. Elles ont alors commencé à apprendre la Torah, en l’acceptant comme la source unique et véritable, et elles ont accepté de changer leur style de vie.

Nous n’avons pas simplement rejoint une communauté, nous sommes convaincus d’être retournés à la notre, au peuple auquel nous appartenons. Un peuple dont nous avons été déracinés, arrachés."


A.M.C : "Participez-vous à l’accueil des Vénézuéliens exilés en Colombie ?"


E.R : "La CJA est aussi une communauté solidaire avec les personnes qui sont en difficulté ou dans le besoin. Actuellement, nous aidons 8 familles vénézuéliennes qui ont dû fuir leur pays les mains vides à cause de la situation actuelle. Nous faisons tout notre possible pour les aider à s’installer dans la ville et pour qu’elles s’en sortent dans tous les domaines. Nous nous mobilisons également pour porter assistance à nos concitoyens lors des catastrophes naturelles, que ce soit avec de la nourriture ou avec des articles de première nécessité.

Ce n’est pas facile pour nous, étant donné que notre communauté est composée de personnes des classes moyennes et pauvres. Tous les jours nous devons nous lever pour gagner notre pain, durement, afin de mener à bien tous les projets de notre communauté."


A.M.C : "De manière générale, comment réagissent les familles des personnes qui décident de se convertir au judaïsme ?"


E.R : "De manière générale, notre décision est acceptée, avec respect et tolérance à notre égard. Bien sûr, certains ont eu des différends avec leurs familles. Les réactions sont toujours mêlées de compréhension, d’admiration, d’inquiétude et pour certains, de silence."


A.M.C : "Est-il difficile de respecter les préceptes religieux du judaïsme à Medellín ?"


E.R : "Notre désir de respecter notre religion dépasse tous les obstacles que nous pouvons rencontrer. Cela a été difficile, mais nous avons toujours trouvé des solutions avec dévouement et persévérance. Par exemple, quand nous avons établi notre synagogue dans le quartier Las Cabañas, toutes nos familles habitaient très loin. Actuellement, 90% des membres de notre communauté habitent cette zone, ce qui est très utile pur la participation aux activités religieuses et culturelles."


A.M.C : "Quid du respect du Shabbat et de l’alimentation kasher ?"

E.R : "Nous essayons de nous arranger avec nos collègues et nos employeurs pour ne pas travailler le samedi et pour prendre congé lors des festivités juives. Il y a quelques années, quand je travaillais dans une entreprise, je donnais de l’argent à des collègues pour qu’ils me remplacent si jamais je devais travailler le samedi. En ce qui concerne la nourriture kasher, heureusement, beaucoup de supermarchés vendent aujourd’hui des produits certifiés et nous avons en Colombie des agences de certification qui travaillent avec la Kosher Agency Latin America. Aussi, en tant que rabbin, je me suis spécialisé en la Shehita (le rite juif d’abattage par jugulation)."

A.M.C : "Pouvez-vous vivre et manifester pleinement votre identité juive sans faire l’objet d’une quelconque discrimination ou rejet ?"


E.R : "Baruch HaShem, la Colombie n’est pas un pays antisémite. Les juifs ne devons pas dissimuler notre religion, nous pouvons, par exemple, porter la kippa sans crainte. En ce qui me concerne, j’ai pu porter ma kippa de manière permanente dans toutes les entreprises où j’ai travaillé. Nous sommes facilement identifiables comme juifs mais nous ne nous sentons jamais mal à l’aise pour autant."


A.M.C : "Dans la région, il y a environ trois institutions juives reconnues. Travaillez-vous de manière conjointe?"


E.R : "Toutes les institutions juives d’Antioquia sont totalement indépendantes les unes des autres, mais nous nous soutenons mutuellement, par exemple lors d’un décès, avec l'hevra kaddisha. Il existe également l’Asociación de comunidades israelitas de Colombia (ACI), qui contribue à la coopération entre les différentes communautés, afin, par exemple d’organiser des ateliers ou d’assurer l’accompagnement d’un rabbin auprès des communautés qui n’ont en pas."


A.M.C : "Que pensez-vous de l’intérêt de nombreux habitants d’Antioquia pour leurs possibles ancêtres juifs?"


E.R : "Les dernières années, la majorité de personnes qui se sont converties au judaïsme, surtout dans notre région, ont été motivées à le faire car elles ont trouvé des ancêtres juifs dans leurs histoires familiales. Nous avons récemment constitué un groupe d’étude extérieur à la CAJ, dans le but d’accueillir les personnes qui sont en quête d’une possible ascendance juive.

De plus, de nombreux livres et articles scientifiques se sont penchés sur cette question, très importante dans la région d’Antioquia. Il y a deux ans, par exemple, le Département de génétique moléculaire de l’Université d’Antioquia a étudié l’ADN d’un échantillon suffisamment représentatif des habitants de la région. Les résultats ont été très concluants !"


La Communauté Séfarade Bet Simja et la Communauté Juive d’Antioquia peuvent être suivies sur leurs sites internet officiels et sur les réseaux sociaux.


Bibliographie :

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Première publication dans la Centrale n°351 (mars 2019)

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