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Louis XIV à la synagogue

Rédigé par Thomas Gergely, professeur et directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Synagogue de Metz. Visite de Louis XIV. (Montage évocation).

On sait qu'à partir de 1395, date de leur expulsion de France par Charles VI, le nombre de Juifs de ce pays resta longtemps médiocre. Certaines régions, comme Bordeaux, connurent un repeuplement assez rapide, grâce aux privilèges accordés aux Juifs d'origine portugaise, pour la plupart d'anciens marranes. Mais, d'autres secteurs, tel celui de Paris, n'abriteront que quelques centaines de Juifs, et cela jusqu'à la Révolution Française. Metz et sa région occupent, cependant, à cet égard, une place particulière. Quand la ville fut conquise, en 1552, par la France, elle ne renfermait aucun Juif.


Treize ans plus tard, afin d'y favoriser le développement du commerce, les autorités permirent à trois familles de s'installer. En 1657, malgré le renouvellement de l'édit d'expulsion, promulgué en 1615 par Louis XIII, la cité comptait déjà quelque 900 Juifs. Plus tolérés par opportunisme économique que vraiment acceptés, leur statut demeurait marqué au coin de la précarité. C'est dans ce contexte que se produisit

« l'événement » que nous proposons de relater ci-dessous d'après le compte rendu d'un des protagonistes de l'affaire.


« Afin de raconter les miracles dont D. comble ceux qui Le craignent et pensent à Lui.

Je tiens à raconter ce qui m'est arrivé alors que j'étais Recteur de l'Académie talmudique de Metz et rabbin de ladite communauté.

Le lendemain du Jour de Kippour de l'année 5418, Louis, Roi tout-puissant de France et de Navarre ainsi que sa mère, la Reine Anne, et Monsieur, frère du Roi, visitèrent la ville de Metz. Shabbat, premier jour de Sukkoth, le Roi, son frère et toute une suite de ducs et de hauts dignitaires visitèrent la synagogue. La communauté juive ignorait, cependant, à l'époque comment il convenait de recevoir le Roi. »


Louis XIV, qui venait d'enlever de haute lutte la ville de Montmédy, résidait avec sa Cour, en septembre 1657, à Metz. Or, le 22 de ce mois, premier jour de Sukkoth 5418, il lui vint l'idée de se rendre, avec son frère et toute sa suite, à la synagogue de la ville. On laisse à penser l'effroi de la communauté, et du rabbin en particulier, confrontés à cette visite impromptue. Comment les choses tournèrent, on le découvrira plus loin. Disons seulement que la relation hébraïque dont on lira la traduction (1) est due à la plume du rabbin de Metz Mosche Cohen Narol, principale « victime » de l'aventure. Trouvée, écrite à la main, sur une page blanche d'un vieux livre imprimé, elle a été publiée en 1872 par Frankel (2).


« Le lendemain, deuxième jour de Sukkoth, le secrétaire du comte de Brienne, Grand Chancelier du Roi, vint à la synagogue et rapporta que le souverain avait dit du bien des Juifs et qu'il avait ordonné au Chancelier de leur octroyer des lettres patentes.


Ayant entendu cela, la communauté décida d'envoyer le même jour deux notables auprès du secrétaire, afin qu'ils notassent à nouveau avec exactitude les paroles du Roi. Le secrétaire leur dit qu'il revenait du palais de son maître, le comte de Brienne, et que celui-ci l'avait chargé de transmettre aux Juifs qu'ils eussent à envoyer, le lendemain, une délégation composée du rabbin et de deux notables.


Le lendemain, troisième jour de Sukkoth, nous nous présentâmes devant le Roi, qui nous reçut avec beaucoup d'honneurs. Par l'intermédiaire de son interprète, le Roi me fit dire ainsi qu'aux notables, le vieux Jacob Jotham et le très cher Seligman Jotham:

« Comment le rabbin de la ville peut-il exercer son ministère sans avoir reçu mon autorisation et se présenter aujourd'hui devant moi ? »

Lorsque j'entendis ceci, je commençai à trembler, mon visage rougit et je tombai la face contre terre. Alors le Roi dit en souriant aux notables : « Dites à la Seigneurie le Rabbin qu'il ne craigne rien. Bien qu'il ait mis le Roi en colère, celui-ci lui accorde sa grâce. Cependant, que le Rabbin ne transgresse plus les lois (du royaume). »


Une scène étrange, mais qui porte toutes les marques de l'authenticité, surtout si l'on sait que depuis le Moyen Âge, l'usage voulait que les nominations des rabbins fussent soumises à l'approbation des autorités. Or il était exact, qu'à Metz, les responsables communautaires avaient choisi Mosche Narol sans en référer au pouvoir. Quant à Louis XIV, ses biographes s’accordent là-dessus – prompt à la colère, il  mettait pourtant un point d'honneur à dominer ses impulsions.


Ainsi finit la relation de la première visite d'un roi de France dans une synagogue. Au-delà de l'anecdote, on retiendra que ce fut l'occasion pour Louis XIV de raffermir la position des Juifs de Metz en confirmant leurs droits plus ou moins acquis. Par sympathie pour eux ? On peut en douter. Sans doute bien plus parce que, au lendemain de la Fronde, il voyait en eux des alliés naturels de cette bourgeoisie dont il avait tant besoin pour contrebalancer les prétentions de sa turbulente noblesse. La politique connaît des principes que les principes ne connaissent point...



(1) Nos plus vifs remerciements à M. Jacques Spitezki qui nous a prêté toute sa compétence dans l'établissement du texte français.

(2) Monatschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judenthums, XXI, 1872.



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