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Judeisapta ou le singulier royaume juif d’Autriche

Rédigé en 1987 par Thomas Gergely (professeur et directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme) en prélude au festival international "Europalia Autriche".


L'histoire des Juifs d'Autriche commence de surprenante façon; par une sorte de conte à dormir debout. La légende voudrait en effet qu'en l'an 859 après le Déluge, un certain Juif, Abraham soit venu établir, sur les bords du Danube, un grand Etat hébreu en un lieu déjà visité par d'autres Juifs et nommé par eux Judeisapta. Ce qui reviendrait à dire que l'Autriche aurait été fondée par quelques descendants égarés d'Abraham, fils de Terah, celui qui, un jour, était sorti de la ville d'Ur en Chaldée.


Fragment des Scriptores Renim Austriacanim de B. Pez.

Cette histoire aberrante, mais non dénuée de signification, et dont on lira la traduction ci-dessous, apparaît, pour la première fois sous forme écrite, au XIVe siècle, dans la compilation dite Chronique de Hagen. Elle sera maintes fois reprise par divers auteurs médiévaux autrichiens ou allemands et par d'autres encore, plus tardifs. Pour notre part, nous nous sommes fondés sur la version imprimée établie au XVIIIe siècle par B. Pez, et insérée dans ses Scriptores Rerum Austriacum, au vol. I, pp.1046 et sq.

Voici, traduits du latin par nos soins, les passages essentiels relatant l'arrivée mythique des Juifs en Autriche et la fondation de Judeisapta.


[...] En ces temps-là, à savoir huit cent-dix ans après le Déluge, un homme de guerre nommé Abraham vit le jour en Theomanaria. Il épousa Susanne, une femme de condition identique à la sienne [...] en l'an 824 après le Déluge et eut d'elle, outre son fils Dencharim ou Dentarim, deux fils, Ataim ou Achaim et Ralim. [...]. [Mais] vaincu par Sathan, Abraham, chassé du pays d'Ammiration se résolut à fuir. Poussé alors par la misère, il parcourut de nombreuses régions et après de longues errances sur une terre voisine du Danube, à laquelle, long temps avant, un Juif avait, comme on le rapporte, donné le nom de Judeisapta, il s'installa enfin en un lieu qu'il décida d'appeler Auratim et qui est, aujourd'hui, (comme l'estime notre source), la place forte de Stockerau en Basse-Autriche. Son arrivée sur cette terre eut lieu le 12 juin de l'an 859 après le cataclysme. D’Auratim jusqu'aux peuplades limitrophes, il obtint une région habitée par soixante-dix mille Germains et se nomma lui-même marquis de Judeisapta. Ensuite, il regagna la terre d'Ammiration d'où il ramena à Judeisapta Susanne sa femme et un de ses affranchis. Là, il eut encore une fille nommée Rebecca et vécut à Judeisapta trente ans et cinq mois, puis mourut et fut enseveli dans la ville d'Auratim. Autant concernant le premier marquis d'Autriche et des propos de Mathias ou Grégoire Hagen [...].

Ce récit fabuleux appelle naturellement quelques commentaires. Et d'abord concernant les noms propres. Ainsi, notre version, qui n'est pas la seule et connaît de nombreuses variantes, n'explique pas l'origine de Judeisapta, mot bizarre s'il en est. On lui trouve cependant une sorte de sens dans une autre présentation des faits qui met en scène les précurseurs d'Abraham de Theomanaria, arrivés en Autriche vers 1700 av. J.-C, à savoir un certain Saunas et son compagnon Juda Saptai, d'où, naturellement, Judeisapta. On connaît Juda; mais Saptai? Tel quel, ce nom ne semble nulle part établi. Il n'est cependant pas interdit de songer à une corruption, en l'occurrence à partir de noms comme Shabetaï ou, mieux, de Sabta, un des descendants de Noé d'après la généalogie de Genèse X, 7. Theomanaria, nom vraiment mythique, paraît, quant à lui, dériver, de Theos, D., et de manere, demeurer. Abraham viendrait donc du « Pays de D. » qui est aussi, selon le texte, la terra Ammiradonis, la « terre d'Etonnement », peut-être le « pays des miracles ».


A ces considérations s'ajoute encore que, selon diverses chroniques relatant la fable, Judeisapta aurait été gouverné par des rois ou des tétrarques siégeant notamment à Vienne et à Korneuburg, ville de Basse-Autriche. Soixante-douze princes juifs se seraient donc ainsi succédé en Autriche jusqu'en 201 av. J.-C, ensevelis en plusieurs lieux, dont Korneuburg, Nusdorf et Grafenstein.

Autant pour les composants de la légende. Mais, pourra-t-on se demander, d'où vient-elle et que veut-elle signifier? A vrai dire, on ne sait guère. Deux hypothèses s'imposent pourtant, contradictoires en apparence, complémentaires en réalité. Selon la première, il semble qu'il faille attribuer cette affabulation aux Juifs d'Autriche et d'Allemagne eux-mêmes, soucieux, à partir des périodes de persécutions, et singulièrement dès les Croisades, de prouver qu'ils ne descendaient pas des Juifs « déicides » mais d'autres, « innocents », et installés en Europe depuis la nuit des temps.


L'autre théorie voudrait, au contraire, qu'il s'agisse d'une invention des chroniqueurs chrétiens, désireux, à la manière antique, de doter leurs souverains d'ancêtres prestigieux, en l'occurrence bibliques, mais d'une souche étrangère à celle de la Passion.


Faudra-t-il trancher? Peut-être pas. Car, après tout, on pourrait également soutenir comme bien plausible, que notre histoire, produit du monde juif, a autant servi, voire mieux, les desseins du monde chrétien. Après tout, ce n'aurait pas été une première. Un illustre précédent est là pour en témoigner.




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