• Aurélie Collart

Eliyahou Reichert, professeur depuis un demi-siècle :

rétrospective d’une passion pour l’hébreu israélien


Alors que l’année scolaire 2021-2022 débute sur des chapeaux de roue, notre professeur d’hébreu, Elihahou Reichert, qui vient tout juste de célébrer ses 90 ans, entame sa 51e année d’enseignement de la langue du peuple juif. Son parcours est hors du commun et sa passion inébranlable. Lors d’une interview via Zoom, il nous confie son histoire et son rapport à sa langue de cœur.


Eliyahou Reichert, qui a hébraïsé son prénom en Israël en optant pour son prénom de circoncision, naît Erwin en 1931, à Cologne, en Allemagne, où il suit une première année à l’école primaire juive après être allé au jardin d’enfants juif. Il est fils unique d’une famille où l’on pratique, selon lui, “une religiosité traditionaliste : on se rend le vendredi soir et le samedi à la synagogue. On se couvre la tête uniquement quand on mange. Mais, quand on sort de la maison, on vit comme tout le monde. À la maison, on mange kasher mais, dehors, je crois que ce n’était pas le cas. C'est, confie-t-il, une sorte de judaïsme assez fréquent dans les familles juives allemandes.”



Dès son plus jeune âge, il est initié au judaïsme par son père : “Mon père disait : “La manière dont tu pratiqueras le judaïsme m’importe peu, mais il faut que tu saches.” (...) Mon premier contact avec l’hébreu a été l’apprentissage de la lecture des prières, à la maison, chez moi, à l’âge de cinq ans. C'est donc le premier alphabet que je connais. Je suis capable de lire l'hébreu à partir de l'âge de six ans. En plus de l’alphabet, on m’apprend à réciter par cœur le rituel et les bénédictions. Mon premier contact avec l'hébreu est donc plus ou moins passif.”


Très jeune, le jeune garçon est confronté à l’antisémitisme puisqu’en novembre 1938, à l’âge de sept ans, il est témoin de la Nuit de Cristal. Arrive ensuite la guerre : “En 1939, nous avons traversé la frontière belge illégalement. (...) Je me souviens de chaque minute du passage de cette frontière, la nuit. J’ai huit ans, mais ça marque. Et puis, nous arrivons à Anvers où j’entre à l'école juive Tachkemoni. En mai 40, c'est l’invasion allemande de la Belgique. Quelques jours après, le 10 mai 1940, nous partons en France. Rattrapés par les troupes allemandes, nous rentrons à Anvers après quelques mois. Vers 1941, les autorités allemandes nous obligent à vivre pendant six mois dans un village du Limbourg. Nous n’avons jamais su pourquoi. Mes parents décident ensuite de quitter Anvers pour Bruxelles. En 1942, nous subissons déjà toutes les lois antijuives : interdiction de sortir après 20h, d’aller au cinéma, etc. Et ça continue en juin avec l’obligation de porter l’étoile, que j’ai donc portée pendant deux mois. Le 1er septembre 1942, les Allemands interdisent aux enfants juifs d’aller à l’école. Le directeur de l’école communale nous renvoie, en pleurant. À partir de ce moment, au début du mois de septembre, mes parents décident de me cacher, une situation qui durera deux ans, entre septembre 42 et septembre 44. Je rejoins d’abord deux familles différentes, à Anderlecht et à Molenbeek, puis je suis envoyé dans les Ardennes, dans des homes de l’Office national de l’enfance où étaient recueillis des enfants non juifs de prisonniers de guerre belges en Allemagne. Toutefois, certains d’entre-nous étions des Juifs portant des faux noms. Je m’appelais Edgard Van Keer. Nous avons été cachés dans une abbaye que tout le monde connaît, l’abbaye de Leffe, puis dans un château.”

En septembre 44, la Belgique est libérée : “Nous voyons arriver les soldats américains. Quelques semaines après la Libération (le 4 septembre 1944), je rentre à Bruxelles.”


Les efforts de sa famille pour survivre aux nazis amènent le jeune garçon à devenir rapidement polyglotte. L’allemand est sa langue maternelle. A l’école juive d’Anvers, il est en section flamande et, lorsqu’il est caché dans les Ardennes, il apprend le français. A la maison, il pratique également le yiddish : “A cette époque, nous parlons, à la maison, un allemand plus ou moins yiddishisé. Le yiddish est une langue présente, qui nous environne et qu’on apprend plus ou moins sans s’en rendre compte.” À la fin de la guerre, à l’âge de 13 ans, Eliyahou Reichert parle donc déjà couramment quatre langues, sans compter sa connaissance passive de l’hébreu liturgique.


L'événement le plus marquant pour le jeune homme est l’arrestation de sa mère par les Allemands, deux semaines après avoir été caché : “Une rafle a eu lieu à Anderlecht et ma mère a été prise. Mon père a réussi à se cacher. C’était le 23 septembre.” C’est seulement plusieurs années plus tard, durant lesquelles se succèdent la crainte et l’espérance, que la famille est informée de son destin tragique : “Pendant les années qui ont suivi la fin de la guerre en Europe (8 mai 1945), on a appris très lentement l'existence des camps d'extermination. On a longtemps attendu et espéré le retour des déportés. Finalement, dans les années 46-47, on a dû se rendre à l'évidence : ils ne rentreront pas. Les dates et détails ne seront connus que bien plus tard, dans les années soixante. Arrêtée le 24 septembre 1942, ma mère est internée à la caserne Dossin à Malines, d'où elle est envoyée à Auschwitz par le onzième transport qui arrive le 28 septembre. Ce jour-là, elle a été gazée. Le deuil, en l'absence de tombe, s'étend, dilué, très lentement, pendant de longues années. Il dure encore. Le 28 septembre 1942 était le troisième jour de Soukkot.”


Après la guerre, le père d’Eliyahou Reichert devient le compagnon d’un membre de la famille dans laquelle il était caché. Ils se marieront plus tard et auront une petite fille : “J’ai donc une demi-soeur que j’aime beaucoup.” commente M. Reichert. Le jeune homme termine sa scolarité primaire, en français, à l’école communale de Schaerbeek, d’où il sort à quinze ans. Il poursuit alors des études en électricité à l’école professionnelle juive ORT. “Je ne sais pas pourquoi je ne suis pas allé à l’athénée”, ajoute-t-il.


C’est à cette période qu’il devient membre d’une organisation de jeunesse sioniste et marxiste, la Jeunesse borochoviste, aujourd’hui nommée le Dror, et qu’il décide de partir en Palestine : [A l’époque,] “Je déteste l’Europe, que je considère comme un grand cimetière et je ne me sens pas bien dans la famille recomposée. Nous sommes à quelques mois de la proclamation de l'État d’Israël. Le mouvement de jeunesse nous motive à rejoindre un kibboutz. Après la proclamation de l'État d’Israël, en mai 48, l’immigration n’est plus illégale. Le département Immigration de la jeunesse de l’Agence juive envoie un groupe composé de membres des mouvements de jeunesse et nous arrivons en octobre 48, en pleine guerre de libération, une guerre qui se termine seulement en février 49. Je rejoins un kibboutz où, selon le plan élaboré par le département Immigration de la jeunesse, on travaille à mi-temps et on étudie l’autre moitié du temps.


Aujourd’hui encore, M. Reichert se souvient avec une grande estime de l’enseignement qu’il a reçu au kibboutz pendant un an et demi : “Cette étude, c’était quelque chose d’extraordinaire. J’avais déjà étudié dans une école juive à Anvers mais, au kibboutz, on apprend l’hébreu, l’histoire juive, la Bible présentée de manière laïque, etc. C’était extraordinaire : j’ai probablement acquis la moitié de mes connaissances en judaïsme pendant ce séjour au kibboutz. Après un an et demi, je vais à l’armée et je me rends compte que je parle l’hébreu correctement. Je deviens télégraphiste morse dans l’arme des Transmissions, ce qui indique que mon hébreu était parfait.” En effet, la transcription du morse demandant une grande rapidité, il est indispensable de maîtriser la langue.

Le service militaire dure deux ans suivis de rappels fréquents les années suivantes. “J’étais très content à l’armée, très fier de porter l’uniforme et une arme en me disant : “On peut enfin se défendre contre nos ennemis. La prochaine fois, on ne nous aura plus !” Après le service militaire, le jeune homme n’en a pas fini avec l’armée puisqu’il continue son travail de télégraphiste pour l’armée pendant plusieurs années en tant que civil au sein des kibboutzim pour pallier une liaison téléphonique éventuellement défaillante. Quelques années plus tard, le jeune homme désire passer à autre chose : “Je me dis qu’il faut quand même que j’apprenne un métier et je vais à Tel-Aviv. Je trouve rapidement un travail dans une banque et, en même temps, je poursuis des études pour le baccalauréat externe (notre jury central) pendant deux ans. En 1956, j’obtiens le baccalauréat. La même année, je suis rappelé pendant trois semaines pour la guerre du Sinaï contre l’Egypte.”


En 1958, accablé par l’isolement social, M. Reichert rentre en Belgique et, en 1959, il s’inscrit à l’ULB, en Sciences économiques, un choix guidé par son expérience dans une banque et porté à défaut de pouvoir choisir ce qu’il voulait : “J’aurais préféré l’option romanes ou germaniques, mais il fallait connaître le grec et le latin et j’ignorais ces langues, évidemment.” Suite à un échec en maths qui le forçait à recommencer son année, à 28 ans, il quitte l’université et obtient un emploi chez Philips, en tant que technicien mécanographe. Il se marie ensuite et a deux enfants, une fille et un garçon. Toutefois, six ans plus tard, enlisé dans un sentiment d’inachèvement et d’immobilité, il décide de quitter son travail et de devenir professeur d’hébreu : “Il fallait que je fasse un cours universitaire, mais il n’y en avait pas en Belgique. Alors, j’ai choisi l’université la plus proche, celle de Lille. J’ai suivi quatre années d’études à Lille et obtenu la licence puis la maîtrise de langue et littérature hébraïques. Pendant mes études, j’ai adhéré au CCLJ, le Centre communautaire laïc juif, qui m’a engagé à mi-temps comme membre de la rédaction du journal Regards. J’en ai été le rédacteur en chef durant cinq ou six ans.

Pour l’autre mi-temps, j’ai été engagé en tant que documentaliste-bibliothécaire par Willy Bok qui, à l’époque, en 1967-68, était le directeur du Centre national des Hautes Etudes juives. A partir de février 72, le Centre national des Hautes Etudes juives est renommé Institut d’Etudes du Judaïsme et devient un institut d’enseignement. Willy Bok me demande alors de devenir le professeur d’hébreu contemporain de l’Institut.” Une fonction que M. Reichert exerce encore aujourd’hui, à l’âge de 90 ans. En 2008, il publie également un "Précis de grammaire de l'hébreu israélien".


M. Reichert est particulièrement reconnaissant envers les personnes qui l’ont aidé à trouver son ikigai : “ J’ai beaucoup de chance car je suis le seul professeur d’hébreu contemporain à enseigner à l’université en Belgique. Et je dois cela à un certain nombre de personnes qui ont mené l’Institut Martin Buber depuis le début : Willy Bok, mais aussi Georges Reichenberg, Georges Schnek et l’actuel directeur, Thomas Gergely. Grâce à eux, j’ai pu entamer et poursuivre une carrière. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’avais pas fait l’hébreu.”


Après 50 ans d’enseignement, le professeur a vu passer des générations et des générations d’étudiants aux profils des plus variés. Certains sont juifs, d’autres non, comme les catholiques désireux d’accéder à la Bible dans sa langue d’origine, les personnes qui souhaitent apprendre la culture d’un conjoint juif, celles qui travaillent pour une entreprise israélienne ou, encore, simplement par curiosité, “comme certains s’intéressent au russe ou au chinois” illustre M. Reichert. Pendant tout une époque, on trouvait également des étudiants ayant opté pour l’option “langue hébraïque” (étudiants de Solvay désireux d’effectuer un stage en Israël, étudiants en islamologie, etc.). Pour ce qui concerne les Juifs, “on trouvait des Juifs de tous âges : des étudiants, des personnes âgées pensionnées, des Juifs qui avaient étudié enfant dans des écoles juives et qui reprenaient plus tard l’hébreu, des candidats à l’immigration en Israël ou des gens qui s’y rendaient régulièrement.”

Ces dernières années, cependant, il semble que l'intérêt pour l’hébreu ait sensiblement diminué : “Les étudiants sont trop occupés, à mon avis. Après leurs cours à l’université, ils n’ont pas le temps d’arriver en cours du jour. Il faut dire que, quand l’Institut a commencé, tous les cours, sans exception, se donnaient le soir. Les cours de langues commençaient entre 17h et 19h et toutes les conférences et tous les cours commençaient à 20h.”


Selon le professeur, l’hébreu israélien est une langue relativement facile à apprendre : “Je ne peux parler que de mon expérience, mais comme j’ai dû apprendre le français, croyez-moi, c’est beaucoup plus facile.” Bien sûr, il existe des difficultés : “Ne pas penser comme en français, se rendre compte qu’il n’y a pas de verbe être au présent, par exemple, et l’alphabet, évidemment. Bien qu’il ne s’agisse que de 22 lettres, ce qui ne me paraît pas insurmontable à apprendre. On craint aussi l’absence de voyelles, mais des millions de gens lisent sans voyelles l’arabe et l’hébreu. Il ne faut pas nécessairement connaître tous les mots pour pouvoir les lire.”


Si M. Reichert enseigne l’hébreu depuis tant d’années, c’est parce qu’il aime l’enseignement, d’une part, et l’hébreu, d’autre part. “Ce que je fais là, je le fais avec plaisir et ça m’amuse d’enseigner. C’est pour ça que je ne suis pas mécontent de poursuivre cette activité à un âge… assez avancé. Quand on fait quelque chose que l’on aime, on ne travaille pas. (...) Et moi, je suis amoureux de l’hébreu, (...) notamment parce que c’est la langue de notre peuple. (...) Bien que je sois agnostique, j’aime la Bible. Je pense que, sans la Bible, ni notre peuple ni l’hébreu n’auraient survécu et j’encourage tout le monde à la lire dans sa version originale. Je suis persuadé que la lecture de la Bible hébraïque change complètement l’approche du judaïsme et l’adhésion à la culture juive.”


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