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CUPIDON A L’HEURE D’INTERNET

Mis à jour : 4 juin 2019

Rédigé par Alejandra Mejía Cardona (chercheuse à Institut d'Etude du Judaïsme)


Les services de réseautage social en ligne, plus connus sous le nom « d’applications de rencontre », ont fait de la dissolution des rapports sociaux spontanés leur fonds de commerce. Certains vont jusqu’à promettre la rencontre de l’âme-soeur, à la carte, en définissant des paramètres tels que l’âge, l’origine, l’orientation sexuelle ou l’appartenance confessionnelle.




Beaucoup d’entre nous ont pu se délecter des récits de leurs grands-parents, qui animaient immanquablement les repas de famille avec leurs anecdotes sentimentales aux accents merveilleux, foisonnant de romantisme et de rebondissements. A leur époque, les synagogues, les couloirs de l’école, les fêtes de quartier et les bals offraient leur lot d’occasions propices à l’échange de regards furtifs, voire de premières déclarations. Sans oublier les mariages arrangés et l’influence des marieuses et autres conseillers matrimoniaux, toujours ancrés dans certaines communautés. Cependant, au fil des décennies, les médiateurs affectifs « traditionnels » ont fait place aux rendez-vous à l’aveugle (« blind date ») et au « speed-dating ».[1] Peu de gens le savent, mais ce dernier a été conceptualisé à la fin des années 1990 par Yaacov Deyo, un rabbin désireux d’aider les jeunes juifs de Los Angeles à trouver un partenaire « pour une union pérenne ».[2] De nombreux sites de rencontre en ligne ont également commencé à proposer un coaching personnalisé pour augmenter son potentiel de séduction.


Ces dernières années, l’essor des plateformes de rencontre virtuelle a fait de ces dernières une niche économique idéale pour des créateurs d’applications mobiles qui jouent volontiers les entremetteurs. En effet, grâce à des technologies numériques innovantes (basées sur la géolocalisation notamment) et au développement d’algorithmes de plus en plus performants, ils offrent un large éventail de possibilités de rencontre, avec un écran de smartphone pour seule interface.


Tinder, AdopteUnMec, Happn, Once, Meetic, Grindr, Gleeden, EliteRencontre, AdosRencontre, MeetMe, Lovoo, JustShe, SingleParentsDating, VeganEyes… Aussi loufoques puissent-t-elles vous sembler, sachez qu’il existe autant d’applications que de publics cibles : des applications pour célibataires hétérosexuels ou homosexuels, celles destinées aux rencontres adultérines, aux utilisateurs veufs et divorcés, en passant par celles ciblant une tranche d’âge, un milieu professionnel, une préférence alimentaire en vogue ou une identité ethnique, nationale et culturelle, comme AfricanLove, UkraineDate, Maghrebinlove ou LatinaApp.


« Trouve ton zivoug [3] en un clic »


Comment ça marche ? Une fois que l’internaute télécharge l’application sur son smartphone, il peut accéder aux services de cette dernière gratuitement au départ, souvent moyennant le payement d’une souscription ensuite. Le principe est simple : les membres du réseau créent un profil alléchant, photos, informations personnelles et préférences à l’appui. L’application affiche sur l’écran un répertoire d’autres utilisateurs inscrits, partageant les mêmes préférences et dans certains cas, se trouvant dans une même zone géographique, grâce à la géolocalisation. Ils sélectionnent les profils attirants et, en cas d’attrait réciproque, une conversation en ligne peut être entamée, avec un rendez-vous galant à la clé.


Bien que ces applications web entrainent une profonde mutation des codes modernes de séduction, elles ne font que répondre à des attentes sentimentales conventionnelles, souvent enracinées dans l’inconscient collectif.[4] Ainsi, la pression sociale ou familiale, le désir de relations « sans engagement », le mariage ou encore l’horloge biologique, sont des arguments fréquemment évoqués par les internautes qui ont opté pour les rencontres virtuelles, à l’heure où la solitude et le célibat restent empreints d’une connotation négative.


Naturellement, les applications de rencontre en ligne par affinités confessionnelles ne sont pas en reste. Des plateformes comme ChristianSingles, Muslima, Mektoube, JCrush, JDate, MazelMatch, JSwipe, et JWed prolifèrent chaque jour. Cette dernière, par exemple, propose des rencontres entre juifs orthodoxes exclusivement et se targue, comme tant d’autres, d’avoir contribué au mariage de milliers d’utilisateurs. A côté des critères de sélection généraux, tels que l’âge, le poids, la taille, la profession et le type de cuisine préférée, on trouve aussi des filtres tels que « Cohen », « converti », « respect des fêtes », « fréquentation de la synagogue », « nombre d’enfants voulus » et « alimentation cacher ».


Communautaires ou pas, les réseaux sociaux virtuels promeuvent par essence la création d’une fiction de soi.[5] Les utilisateurs sont encouragés à optimiser leur profil, histoire d’attirer un maximum d’avis positifs de la part de leurs congénaires. L’image, et le contrôle strict de celle-ci, constituent la clé de voûte de ce système. Or, en dépit de toutes les vertus de la compatibilité instantanée, tant vantée par les développeurs web, un nombre significatif d’échanges se soldent par un échec et recèlent même quelques mauvaises surprises, qu’il s’agisse de frais à outrance ou de faux profils.[6]

Alejandra Mejia Cardona

Chercheuse à l’Institut d’Etudes du Judaïsme

[1] Sept participants se rassemblent dans un endroit prévu pour l’occasion et discutent tour à tour pendant sept minutes. Enfin, ils remettent un bulletin à l’organisateur de la rencontre, avec des candidats choisis. Ceux qui sont cités de manière réciproque sont mis en relation pour faire connaissance.


[2] WAUTHIER, Pierre-Yves, « Speed-dating à Bruxelles : ouvrir le choix du conjoint à l’aléatoire et à l’inconnu ? », Anthropologie et Sociétés, Vol.38, N°3, 2014, p. 325-347.


[3] Ame-sœur.


[4] GOZLAN, Angélique. « Les groupes virtuels au sein des réseaux sociaux : la virtualisation des liens et ses enjeux sur l’organisation groupale », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, vol. 70, no. 1, 2018, pp. 21-34.


[5] ZERBIB, Olivier. « « Écris-moi et tu te diras qui tu es » : les sites de rencontre comme lieux de réenchantement de soi », Le Temps des médias, vol. 19, no. 2, 2012, pp. 66-86.


[6] BENIS, Olivier, « Vos amours sur Tinder agitent la toile », Podcast, France Culture.

Première parution dans la Centrale n°349 (septembre 2019)

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