• Thomas Gergely

Comment je devins un ami des Juifs

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Un récit autobiographique de Jókai Mór, traduit par Thomas Gergely, professeur et directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Jókai Mór (Maurice) (1825-1904) : un des plus grands romanciers hongrois de l'époque romantique. Né à Komárom, il faisait partie d'une famille appartenant à la petite noblesse protestante imprégnée des valeurs du libéralisme naissant. Auteur de romans célèbres comme Les Fils de l'homme au cœur de pierre (1869) ou l'Homme d'or (1872), il commença sa carrière par une pièce de théâtre intitulée Le Jeune Juif (1843). Le présent récit autobiographique a paru à Berlin, en 1898, dans les Mittheilungen aus dem Verein zur Abwehr des Antisemitismus

p. 216.


Portrait de Jókai Mór.
Portrait de Jókai Mór.

Je dois à la vérité que, dans ma jeunesse, moi aussi, j'étais antisémite, comme la plupart des gens incultes. Notre servante m'avait, en effet, persuadé que les Juifs utilisaient à Pâque le sang d'enfants chrétiens. De plus, le quartier juif s'étendait entre notre maison et mon école et des bouchers y vivaient. Or, tous les jours, je voyais, accrochées devant leurs étals, les oies fraîchement abattues et mon imagination complétait le spectacle. A quelles sinistres pratiques devait-on se livrer ici! Notre chien partageait d'ailleurs totalement mes vues. Comme il aurait bondi si une de ces figures barbues avait osé pénétrer dans notre cour ! Quand je repense au plaisir avec lequel j'aurais excité le chien et ri au spectacle du Juif fuyant dans ses savates, je trouve, aujourd'hui, que j'étais vraiment odieux !


Un peu plus âgé, je fus envoyé à Pressbourg pour étudier l'allemand. Je constatai bientôt qu'un quartier nommé Colline du Château, plutôt mal famé parce que peuplé uniquement de Juifs s'élevait à un bout de la cité : sans doute le repaire de tous les crimes possibles envers Dieu et les hommes, car lorsqu'on découvrait qu'un élève s'y était aventuré, on le renvoyait aussitôt de l'école. Et c'est ainsi, renforcé dans mes convictions, que je regagnai la ville de Komárom, laquelle possédait un collège de trois classes, pas trop réputé d'ailleurs.


Jamais, jusqu'alors, je n'avais rencontré de Juif, que ce fût au lycée ou au collège. Pourquoi donc un Juif aurait-il voulu étudier le latin ? Il ne pouvait remplir aucune fonction publique, ni devenir avocat ou ingénieur. Dans les sciences, seule la carrière médicale s'ouvrait à lui. Pourtant, lorsque j'entrai au collège de Komárom – miracle des miracles ! – je découvris qu'un Juif faisait quand même partie de notre classe. Il avait passé la quarantaine et s'appelait Koritschoner. Calligraphe de métier, il traçait ses lettres comme s'il les gravait, mais cette occupation ne nourrissant guère son homme, il s'était résolu, malgré son âge, à devenir médecin. Il avait déjà étudié, seul, chez lui, la grammaire et la syntaxe et son application se révélait immense. Cependant, à cause de son apparence particulière, de son accent aussi et de son excentricité involontaire, nous, les jeunes gens, nous le considérions comme un drôle de type.


Un jour, il manqua l'école. Quand le professeur l'interrogea sur la raison de son absence, il répondit : « Je ne pouvais pas venir. Ma femme m'a gratifié, hier, d'un petit garçon. » Imaginez l'hilarité que cette déclaration provoqua dans la classe ! Le professeur garda pourtant son sérieux et lui accorda même un jour de congé afin qu'il puisse demeurer auprès de sa femme. Un jour, nous eûmes, Koritschoner et moi, une altercation avant les cours. Il s'agissait de savoir si, en prosodie hongroise, la lettre « h » était une consonne ou non. En fin de compte, je lui lançai : « Qu'est-ce que vous en savez ? Vous n'êtes qu'un

Juif ! » A quoi il répliqua : « Et vous n'êtes qu'un enfant. » Ah! l'horrible insulte d'appeler

« enfant » un garçon de quatorze ans ! J'y trouvai matière à duel et, sans balancer, je pris ma décision.


Il avait quarante et un ans, j'en avais quatorze ; il n'était qu'un Juif, moi un Magyar. Ces raisons m'avaient suffi pour le saisir par le col et lui bourrer le dos de coups de poing. J'étais ainsi occupé à établir, sur le dos de mon camarade, le caractère consonantique du

« h », quand le professeur pénétra dans la classe. C'était un homme sévère et juste, et il me punit, bien que je fusse son beau-frère. Pour ma conduite, je dus, à ma grande honte, demeurer à l'école jusqu'au soir.


A mon retour, ma mère me questionna. Elle possédait un cœur d'or, mais elle était stricte comme un soldat. Elle voulut connaître pourquoi j'avais été retenu à l'école. Je lui racontai avec indignation l'injustice qu'on m'avait infligée puisque je savais, de science certaine, que le « h » était une consonne.

« Et, pour cela, tu dois frapper un camarade ? » demanda-t-elle.

« Mais ce n'était qu'un Juif » répliquai-je.

« Quoi ! s'exclama ma mère, seulement un Juif ? A tes yeux, un Juif ne serait-il pas semblable aux autres hommes ? Tu méprises quelqu'un en raison de sa religion ? As-tu déjà oublié qu'il y a cinquante ans, dans cette même cité, nos coreligionnaires ont été persécutés, exactement comme tu persécutes ce Juif ? Non. Pars tout de suite, trouve ce Juif que tu as frappé, excuse-toi et rapporte-moi la preuve écrite de son pardon ! »

J'étais suffoqué par son exigence. « Comment puis-je m'humilier devant un Juif ? » demandai-je.

« Tu t'humilies devant Dieu qui a créé le Juif, autant que toi, à sa propre image »

décréta-t-elle.

« Mais comment vais-je faire, à cette heure, pour le retrouver dans cette grande cité ? » hasardai-je encore.

« C'est ton affaire. Tu connais la rue où habitent les Juifs. Vas-y et cherche, de maison en maison jusqu'à ce que tu le trouves. Ouvre la bouche et demande. Komárom n'est pas une forêt. Et ne reparais pas à mes yeux sans son pardon écrit! »


Un véritable ultimatum. J'avais déjà été privé de mon déjeuner et, maintenant, j'allais perdre mon dîner. Mais c'était sans appel. Que pouvais-je tenter? Rien. Je devais me soumettre. Prêt donc à partir en quête de mon condisciple, j'ouvris la porte pour sortir... et tombai nez à nez avec lui.

Les épaules voûtées et la tête basse, il me demanda d'une voix douce et tremblante :

« Etes-vous fâché contre moi ? » Fâché ? C'était peu dire. Et, enlevant modestement son chapeau, il poursuivit : « Je suis venu vous demander pardon. » Lui me demander pardon, à moi qui l'avais insulté ? Et sans que personne ne l'y ait obligé ? Il n'avait pas de mère juste et sévère pour l'envoyer et, cependant, il était venu. Les larmes me montèrent aux yeux et je le pressai sur mon cœur.

« Non, vous ne devez pas me demander pardon. Moi seul dois solliciter votre indulgence balbutiai-je. Maintenant, allez, s'il vous plaît, auprès de ma mère et dites-lui que nous sommes réconciliés à tout jamais ! »

« J'étais justement venu pour cela » répondit-il.

Il trouva ma mère et dit : « Madame, j'étais venu solliciter votre pardon pour le dérangement que j'avais provoqué. C'était ma faute, je le reconnais. Moritz avait raison : la lettre « h » est une consonne. Le professeur me l'a expliqué. Excusez-moi d'avoir poussé Moritz à me battre ! Ses coups ne m'ont pas fait mal parce qu'il avait raison. Il possède de solides poings. Ah, s'il pouvait les utiliser pour défendre les Juifs quand ils ont raison ! »


C'est ainsi que je devins un ami des Juifs, ce qu'on nomme un « philosémite ».







196 vues0 commentaire