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Bollywood : quand les hommes jouaient aux femmes

Mis à jour : mai 15

Rédigé par Alejandra Mejía Cardona (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme).


En 1896, lorsque le pharmacien Marius Sestier se rend au Watson’s Hotel de Bombay pour exhiber le « Cinématographe », l’une des dernières prouesses des frères Lumière, il est loin d’imaginer qu’il posera les fondations de Bollywood, le futur empire de l’industrie du cinéma indien. Un empire, jadis, interdit aux femmes.

Il a fallu attendre les années 1920 pour que les actrices indo-européennes, « blanches » ou juives, toutes considérées « d’origine indienne impure », deviennent les premières femmes à apparaître à l’écran. 



Anna Hari Salunke (1917).

Il était une fois, dans le lointain Empire britannique des Indes, des hommes qui rasaient leurs moustaches, se paraient de saris et de leurs plus beaux bijoux, pour jouer à la mère éplorée ou à la fiancée aux yeux de biche.


Tout a commencé en 1906 à Bombay, grâce à l’engouement d’un certain Dadasaheb Phalke pour le film « La vie du Christ », réalisé par la Française Alice Guy. Celui qui sera considéré comme le père du cinéma indien, part deux semaines à Londres pour se former aux métiers du cinéma et retourne ensuite dans son pays, où il fonde la Phalke Films Company. En 1913, il réalise « Raja Harishchandra », le premier long métrage de l’histoire du cinéma indien, dans lequel l’acteur Anna Hari Salunke s’illustre dans le rôle de la Reine Taramati. 


Salunke, tirant profit de sa physionomie délicate, assied sa réputation comme interprète de personnages féminins dans l’industrie naissante des films muets, allant jusqu’à incarner le héros et l’héroïne dans un même scénario. Comme lui, à l’image des comédiens de l’antiquité, d’autres acteurs se travestissent pour pallier l’absence d’actrices dans les distributions des films, étant donné que les arts de la scène étaient perçus, à l’époque, comme un danger pour les supposées mœurs corruptibles de la gent féminine. 


La femme dans l'Inde coloniale


La femme indienne était représentée dans la littérature, l’art et la mythologie comme un être vertueux, inaccessible, presque mystique. Cet idéal féminin, notamment hindou et musulman, dominait l’imaginaire collectif et se manifestait dans toutes les échelles de la société. De ce fait, une femme respectable ne travaillait pas hors de sa maison et devait se vouer à la vie domestique. Elle était tenue à garder ses distances vis-à-vis des hommes, à observer la loi religieuse et à se conformer aux prérogatives parentales, notamment en ce qui concernait le choix d’un conjoint. En somme, la manière dont les femmes indiennes devaient s’habiller, s’exprimer, voire se comporter, était totalement codifiée. 


D’ailleurs, dans l’Inde coloniale, en général les femmes étaient largement exclues de l’espace public. Toute femme se hasardant à se produire sur scène ou à apparaître à l’écran risquait de couvrir sa famille d’opprobre. Il s’agissait là d’une sorte de prostitution.

Toutefois, une catégorie de femmes pouvait déroger à la règle : les femmes

« blanches», telles qu’étaient qualifiées les Anglo-Indiennes, les Eurasiennes et les juives.


Les pionnières du grand écran


Dans les années 1920, les femmes « blanches » ont fait leur entrée dans l’industrie du cinéma indien et se sont approprié un espace public qui leur était, jusque là, défendu. Elles n’étaient pas considérées comme des Indiennes à part entière, du fait de leur ascendance anglo-européenne et de leur éducation occidentale. Elles se distinguaient, tant par leur physique, par leur manière de s’habiller et de se comporter, que par la liberté avec laquelle elles s’assimilaient aux milieux traditionnellement réservés aux hommes.


Les juives, quant à elles, demeuraient particulièrement attachées à leur culture. D’une part, elles parlaient l’hébreu, l’anglais ou l’arabe et étudiaient dans les écoles juives ; de l’autre, elles se réclamaient des coutumes occidentales. Elles étaient nées, pour la plupart, de familles issues des communautés Baghdadi et Bene Israel. 


Les Baghdadi étaient installés à Calcutta depuis le XVIIIe siècle, et les Bene Israël, de leur côté, habitaient Bombay depuis le XIXe. Les uns et les autres avaient percé économiquement et socialement grâce à leurs commerces florissants.


Même avant de devenir des stars de cinéma, les actrices juives étaient cosmopolites, bien éduquées et émancipées. Elles défiaient les conventions sociales en cherchant leur autonomie économique et, selon les interviews que certaines ont données à l’époque, elles travaillaient comme téléphonistes, secrétaires, infirmières, comme professeurs d’anglais, de danse ou encore, en tant que préposées aux chemins de fer. 


De plus, elles étaient entrepreneuses et désinhibées. Elles osaient fréquenter les hommes publiquement, choisissaient leurs conjoints et divorçaient. Certes, les manières des actrices juives étaient vues d’un mauvais œil dans une industrie qui craignait le scandale, mais elles répondaient à une demande lucrative qui devenait de plus en plus pressante dans les années 1920.


C’est dans ce contexte favorable que Sulochana (Ruby Myers, 1907-1983) est venue rebattre les cartes. Surnommée « la femme aux yeux magnifiques », elle domine l’écran en devenant la première vedette du cinéma indien. Sa désinvolture sur scène était remarquable et le rendu de son teint clair était fort apprécié par les producteurs et par les techniciens de l’image, particulièrement soucieux d’imiter les canons de beauté hollywoodiens. 


Sulochana dans 'Heer Ranjah' (1929).

À l’ère des films muets, Sulochana représentait un exotisme attrayant qui épousait à la fois les codes vestimentaires traditionnels et le narratif indien. Son panache et sa beauté envoûtante avaient de quoi susciter l’identification du public féminin, friand de modèles de féminité à l’occidentale sur les écrans et en couverture des magazines.

Sulochana incarnait volontiers la femme fatale et effrontée. Ses personnages buvaient et fumaient. Elle était la protagoniste des scènes d’action et des baisers passionnés, lesquels ont fini par perdurer dans la culture populaire du pays. Par ailleurs, le grand succès que l’actrice a remporté avec ses films, tels que « Cinema Ki Rani » (1925) et « Mumbai Ni Biladi » (1927), a fait d’elle l’actrice la mieux payée du pays.


Cependant, l’avènement des films parlants à la fin des années 1920, début des années 1930, a sonné le glas de l’essor des actrices juives comme protagonistes du cinéma indien. Les premières vedettes juives ne maîtrisaient pas, en réalité, les langues locales. Désormais, leur talent n’était plus suffisant pour représenter oralement et musicalement l’archétype de la femme indienne, qu’elles interprétaient autrefois avec justesse, à travers leurs gestes et leurs habits. Ce phénomène s’est accentué à partir de l’indépendance de l’Inde en 1947, lorsque l’hindi est devenu une langue officielle du pays. Malgré leurs efforts pour apprendre l’hindi, ces actrices ont perdu de leur superbe et décrochèrent principalement des rôles secondaires. 


Néanmoins, la reine des films muets à créé un précédent pour les actrices qui ont émergé à partir des années 1930 jusqu’aux années 1950, dont Miss Rose (Rose Musleah) et Pramila (Esther Victoria Abraham), élue la première Miss Inde en 1947. Parmi elles, la légendaire Nadira (Farhat Ezekiel), reste aujourd’hui l’une des actrices les plus connues de l’histoire indienne, avec cinquante ans de carrière à son compte. 




Nadira est considérée comme la femme fatale par excellence. Ses personnages buvaient et fumaient sans complexe et ne dépendaient pas d’un héros pour arriver à leurs fins. Altière, Nadira se pavanait au milieu de la scène comme une Marie-Antoinette devant sa cour. 


Dans le film culte « Shree 420 » (1956), jouant le rôle antagonique de Maya, elle déploie son talent pour éveiller les mauvais penchants d’un jeune paysan. Au rythme d’une musique aux airs de flamenco, elle se déhanche entre les danseuses dans sa robe moulante, dardant sur les hommes son regard espiègle, dont elle était seule à connaître le secret. 



À la fin de sa carrière, cet enfant de la communauté Baghdadi prêtait ses traits aux personnages âgés avec le même zèle de sa jeunesse, offrant des scènes poignantes qui sont passées à la postérité. Elle a joué jusqu’à la fin de sa vie, en 2006, emportant avec elle les mille visages des femmes libres qu’elle a incarnées avec majesté.


Première publication dans la Centrale (n°353, septembre 2019).


Sources :


AGARWAL Ruchi, “Changing Roles of Women in Indian Cinema”, Humanities, Arts and

Social Sciences Studies, Vol.14, n°2, 2014.


BEN-MOSHE Danny, “Shalom Bollywood”, documentaire, 2018.


“Dadasaheb Phalke: indian director”, Encyclopaedia Britannica.


GARSON Catherine, “Happy birthday Bollywood : les stars juives de Bollywood”, Actualité Juive, N° 1257, 6 juin 2013.


GRANAT Alain, “Shalom Bollywood, l’histoire extraordinaire des acteurs juifs indiens”, JewPop.com, 14 août 2018.


“Nadira: indian actress”, Encyclopaedia Britannica.


“The Jewish Queens of Bollywood”, BBC, podcast disponible sur le site internet : https://bbc.in/2k1EsHu.


RAHMAN NIAZI Sarah, “White Skin/Brown Masks : The Case of “White” Actresses From Silent to Early Sound Period in Bombay”, Culture Unbound. Journal of Current Cultural Research, 2019.


Plus de détails sur les acteurs juifs de Bollywood dans la prochaine publication de notre blog. A bientôt!


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