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« A pintele yiddish » : première Université d’Eté de Yiddish en Europe continentale

Mis à jour : juil. 22

Rédigé par Angélique Burnotte, licenciée en histoire (ULg), chercheuse et assistante de direction à l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Le 5 juillet 1993, une vingtaine de personnes se réunissent à l’Institut d’Etudes du Judaïsme à Bruxelles pour un programme intensif de yiddish intitulé « A pintele yiddish ». Pendant deux semaines, ils vont étudier la langue et la littérature yiddish sous la direction de Sonia Dratwa-Pinkusowitz. C’est la première fois qu’un tel événement est organisé en Europe continentale. A cette époque il n’existe aucune Université d’été de yiddish sur le continent européen, ni même en Israël. On ne trouve ce genre de programme qu’à Oxford et aux Etats-Unis. En raison d’une demande en constante augmentation, les années qui suivront verront se développer, partout en Europe et dans le monde, une large gamme de stages et programmes d’été destinés à étudier la langue.



Historique de la langue


Le yiddish est un langage qui se développe dans la Diaspora juive à partir du Haut Moyen Age. C’est une langue parlée dont on trouve peu de traces écrites pendant des siècles. On doit attendre 1272 pour trouver, à Worms, dans un livre de prières de fête, une phrase écrite en yiddish. Puis, en 1597, pour la première fois le mot « yiddish » est utilisé pour désigner cette langue. Bien que l’idiome se développe de plus en plus à partir du XIIIe siècle, elle reste considérée comme la langue du peuple par rapport à l’hébreu, la langue sacrée de la religion. Pourtant, en Diaspora, le yiddish forme une tradition populaire et folklorique continue. C’est le mode d’expression privilégié par les couches moyennes de la société et les moins lettrés. De nombreux ouvrages sont publiés en yiddish, ce sont principalement des traductions de la Bible, des livres de prière, des ouvrages de coutumes ou de morale.


A l’aube du XXe siècle, huit millions de Juifs considèrent le yiddish comme leur langue maternelle. Suite à la modernisation de la littérature yiddish à partir du XVIIIe siècle, le début du XXe siècle marque un tournant, d’abord en Europe orientale, puis partout dans le monde. Grâce à la convergence de différents éléments, le yiddish obtiendra ses lettres de noblesse et s’élèvera à une place égale aux autres langues nationales.

De grands auteurs tel Sholem Aleichem décident d’écrire directement en yiddish, des écoles placent l’étude de la langue dans leur programme, des journaux sont publiés, des pièces de théâtre sont jouées, les grands auteurs classiques tels que Shakespeare sont traduits en yiddish, et même Jules Verne. Tandis qu’au niveau universitaire, des intellectuels rédigent des ouvrages de grammaire, fixent les règles d’orthographe, étudient et analysent la langue et la littérature yiddish. En 1925, le YIVO, l’Institut scientifique juif est créé à Vilnius.

En 1939, alors que la guerre éclate en Europe, 11 millions de personnes, trois juifs sur quatre, parlent yiddish.


L’enseignement à l’Université


Après la Shoah, plus de la moitié des yiddishophones ont disparu. La langue est de moins en moins parlée et est vouée à disparaître. Mais cela c’est sans compter la volonté de nombreuses personnes. Même si l’utilisation de la langue dans la vie de tous les jours diminue, les nombreux travaux publiés dans la première moitié du siècle ont contribué à la crédibilisation du yiddish.


Tout d’abord, plusieurs universités créent des cours et des chaires de Yiddish. En premier lieu aux Etats-Unis avec l’Université de Columbia, en 1959, qui propose le poste à Uriel Weinreich. En 1968, l’Institut YIVO et le Bard College créent le Programme d’Eté Uriel Weinreich qui est la plus ancienne Université d’été de yiddish. En Israël cependant, longtemps, le yiddish restera dévalorisé par rapport à l’hébreu, nouvelle langue nationale.

En 1952, un premier cours universitaire de yiddish sera enfin organisé à l’Université Hébraïque de Jérusalem, la même Université qui avait refusé une chaire de yiddish dans les années 1920. A la même époque les universités européennes inscrivent également des cours de yiddish à leur programme. Oxford propose un cursus complet en yiddish en 1972. Puis, à partir de 1982, un programme d’été. En France, l’INALCO et l’Université de Paris-Sorbonne inscrivent des cours de yiddish dans ses programmes au début des années 1970. A l’Institut d’Etudes du Judaïsme de l’Université Libre de Bruxelles, dès 1974. Des cours s’ouvrent également à Bâle, Amsterdam, Dusseldorf, Trêve, …


Après la guerre, le arts contribuent également à véhiculer la langue, par exemple la musique Kletzmer qui se popularisera dans les années 1980. Dans le domaine de la littérature, le prix Nobel de littérature attribué, en 1978, a Isaac Bashevis Singer « pour son art de conteur enthousiaste qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l'universalité de la condition humaine »1 permet de remettre en avant et redynamiser les études yiddish. De plus, de nombreuses associations et groupements divers, en dehors des Universités, proposent des cours, projettent des films, programment des activités culturelles pour promouvoir et transmettre la culture yiddish.


Enfin, en juin 1992, l’Europe inclut le yiddish dans sa « Charte européenne des langues régionales ou minoritaires », destinée à protéger et favoriser les langues historiques régionales et les langues des minorités en Europe. Cette charte a pour but, par différents moyens d’actions « de s’engager en faveur de la sauvegarde et de la promotion de l’exceptionnelle diversité du patrimoine linguistique et culturel de l’Union »2. Malheureusement, seuls 25 pays ont signé et ratifié la Charte, mais ni la France ni la Belgique.


Ces dernières années, différentes universités dans le monde placent le yiddish dans leurs programmes : aux Etats-Unis, on peut mentionner Columbia, New York University, Bard College (New York), Berkeley (Los Angeles), , Stanford (Californie) ou encore Ann Arbor (Michigan). En Europe, des enseignements universitaires existent en France (Inalco), Allemagne (Trèves, Düsseldorf et Heidelberg), en Angleterre (UCL-Londres) ; en Pologne (Varsovie et Cracovie), aux Pays-Bas, en Belgique, en Lituanie, en Italie, en Espagne, en Suède et au Danemark. Et ailleurs dans le monde. Sont les plus connus : Sydney, Melbourne, Montréal, Toronto, Buenos-Aires, Jérusalem, Tel Aviv, Beer-Sheva, Moscou et Saint-Petersbourg. Des cours sont même organisés ponctuellement dans les Universités de Tokyo et Kyoto au Japon.


L’enseignement du yiddish à l’Institut d’Etudes du Judaïsme


A Bruxelles, l’Institut d’Etudes du Judaïsme offre des cours de yiddish dans son programme depuis 1974. Après les cours d’hébreu contemporain et de judéo-espagnol qui ont commencés en 1972, avec la création de l’Institut. C’est le Professeur Alex Derczanski, chargé de cours à l’INALCO, qui crée le programme. Lors de l’annonce des premiers cours dans « Les Nouvelles de l’Institut Martin Buber », le directeur, Willy Bok explique « Nous avons déjà signalé dans le numéro précédent de nos Nouvelles, l’intérêt scientifique que l’on peut retirer de cet enseignement. En effet, le yiddish est un terrain d’étude privilégié pour les philologues germaniques. Par ailleurs, la connaissance du yiddish constitue un préalable à la compréhension de la société juive ashkénaze. Dès lors ce cours s’adresse également à ceux qui s’intéressent à l’histoire, à la sociologie et à la psychologie du peuple juif. »3 Par la suite, le Prof. Derczanski donnera encore des cours de langue, puis des conférences, jusqu’en 1979.


Le Prof. Rachel Ertel, de l’Université de Paris IV, sera invitée à différentes reprises pour des conférences sur le monde du yiddish. En 1978, lors de sa première venue, elle fera une série de cours consacrés au « monde du Shtetl » Elle viendra ensuite régulièrement jusque dans les années 1990. A partir de 1979, le Professeur Bernard Vaisbrot, chargé de cours à l’Université de Paris VIII, se joindra à l’équipe pour donner les cours de langue. A partir de 1982, le Prof. Yitskhok Niborski, chargé de cours à l’Université de Paris VII, sera recruté pour donner le niveau débutant. Le Prof. Vainsbrot continuera à enseigner le niveau 3 jusqu’en 1983. C’est alors que Yitskhok Niborski reprendra les trois niveaux, à partir de l’année 1983-84. En 1987, M. Bernard Suchecki, docteur en Histoire sociale de l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris, donnera le cours débutant yiddish. C’est lui qui recommandera Sonia

Dratwa-Pinkusowitz pour reprendre le poste de professeur de yiddish à l’Institut. Et, en janvier 1988, elle commencera à enseigner, avec, d’abord, deux niveaux, puis trois en 1990. Enfin, à partir de septembre 2000, elle assurera quatre niveaux. M. Bok la présente dans les Nouvelles: « Mme Sonia Pinkusowitz est « Master of Arts-major in Yiddish Literature » de l’Université hébraïque de Jérusalem. Elle a enseigné auparavant la langue et la littérature yiddish à l’Université hébraïque de Jérusalem ainsi qu’au Yivo Institute de New York associé à l’Université de Columbia. ».

Affiche du premier séminaire de yiddish à l'IEJ (1993).

Origine de la création du premier séminaire d’été


En 1992, alors qu’elle donne cours à l’Institut depuis quatre ans, Sonia

Dratwa-Pinkusowitz propose au directeur, M. Willy Bok, de créer à Bruxelles un séminaire d’été de yiddish. Alors qu’elle a enseigné pendant plusieurs années aux Etats-Unis, elle se rend compte qu’il n’existe rien de ce genre en Europe continentale, seule l’Université d’Oxford propose alors un programme d’été en yiddish.


Parallèlement, depuis plusieurs années, le Conseil des Administrateurs savait que la Communauté Economique Européenne préparait une charte concernant les langues minoritaires, et que le yiddish en ferait partie. Ils avaient alors contacté la Députée Marijke Van Hemeldonck pour connaître les démarches à effectuer pour obtenir une subvention de la CEE afin de développer le yiddish à l’Institut. Jusque-là sans succès. Suite à la proposition de Sonia Dratwa-Pinkusowitz, de nouvelles démarches seront alors entamées durant l’année 1992, cette fois en mettant en avant le projet de séminaire d’été de yiddish. L’idée arrivait pile au bon moment et, cette fois, un subside sera accordé à l’Institut.


Enthousiaste, Willy Bok proposera de se charger de la partie administrative de l’organisation et donnera carte blanche à Sonia Dratwa-Pinkusowitz pour la programmation. Ensemble, ils feront appel à Yitskhok Niborski, ancien professeur de l’Institut pour donner cours en juillet et les conseiller sur l’organisation.

Sonia Dratwa-Pinkusowitz a enseigné lors d’Université d’été de Columbia, à New-York. Elle décide donc d’organiser un séminaire de deux semaines basé sur le même modèle : cours intensif de langue le matin et activités culturelles l’après-midi. Un nom sera choisi : le séminaire d’été sera intitulé « A pintele yiddish », pour évoquer la petite pointe juive (pintele yid) qu’on a à l’intérieur de soi.

Après plusieurs mois de travail, pendant lesquels tout le personnel de l’Institut s’investit pour organiser et promouvoir le programme d’été, 21 personnes sont inscrites et sont présentes le 5 juillet 1993, à 10h pour commencer les cours.


1993 : première édition du séminaire « a pintele yiddish »


Le 25 juin 1993, Willy Bok présente au Conseil des Administrateurs de l’Institut le programme du séminaire de yiddish qui se tiendra moins d’un mois plus tard, avec le soutien de la CEE. Le programme s’articule en deux parties : les cours de langue le matin, les ateliers l’après-midi. Deux professeurs, Sonia Dratwa-Pinkusowitz et Yitskhok Niborski donneront cours de langue, de 10h à 13h, puis, de 14h30 à 15h30 des conférences seront organisées. De plus, pendant les soirées, quatre films seront présentés : "A brivele der Mamen", "Bruxelles Transit", présenté par Adolphe Nysenholc, 

"Yidl mitn Fidl" et "Scenes from concentration camp" avec Toshek Schiff, et, le dimanche, une visite guidée d’Anvers la juive avec Léo Zaytman.


Des grands noms du monde yiddish sont invités à donner les conférences. Sont présents Azario Dobruszkes (Humour dans la Littérature, Moyshe Leyb Halpern,…), Nathan Weinstock (Mouvement des travailleurs juifs), Michelle Baczinsky-Bok (atelier chanson), Shalom Hildesheim (Mouvement des Partisans), Zahava Seewald (concert), Bella Szafran (sketch théâtral). Sans oublier Yitskhok Niborski qui introduira le séminaire avec I. Gutmans avec un exposé intitulé "à propos du yiddish". 


De la publicité ayant été faite dans de nombreux endroits depuis plusieurs mois, c’est pourquoi, le 5 juillet 1993, 21 personnes se présenteront au Séminaire, principalement des Belges, des Français et des Anglais. Et, grâce au subside donné par la Communauté Economique Européenne, le droit d’inscription restera modéré, 7000 francs belges (+/- 175€) pour deux semaines. Bien que la majorité des participants soient des auditeurs de l’Institut d’Etudes du Judaïsme et des étudiants de M. Niborski à Paris, d’autres personnes qui ont eu connaissance de l’événement se sont inscrit. De plus, les activités de l’après-midi et des soirées attireront des participants supplémentaires, pour la plupart des Bruxellois.


Le succès est tel que, dès septembre 1993, lors du Conseil des Administrateurs, il est prévu de programmer un nouveau séminaire l’année suivante.


Affiche du dixième séminaire de yiddish à l'IEJ (2017).

L’évolution du Séminaire


En 1994 et 1995, le Séminaire est à nouveau organisé avec autant de succès. Puis, en 1996, M. Niborski propose de le déplacer à Paris, à la Maison de la Culture Yiddish, un organisme destiné uniquement à promouvoir le yiddish. L’équipe de l’Institut pense alors que la position de Paris permettrait d’attirer plus de monde encore.

L’Université d’été est déplacée dans la capitale française en 1996 et 1997 et est organisée par la Maison de la Culture yiddish avec de plus en plus de succès chaque année.


Comme on dit en yiddish : « A mentsh trakht und Got lakht”, 1998 marque un tournant et pour une raison plutôt surprenante : la Coupe du monde de football a lieu en France ! Quelques mois avant l’été, les organisateurs du Séminaire se rendent compte qu’il sera impossible aux participants de trouver un logement à Paris en juillet 1998. C’est alors que Raphaël Goldwasser propose de l’organiser à Strasbourg au Lufteater. L’idée est acceptée avec enthousiasme et il est alors décidé de créer une tournante sur trois ans, une année à Paris, une année à Strasbourg et une année à Bruxelles. C’est depuis que ce système s’applique et que trois séminaires sont organisés de manières distinctes par trois organisateurs différents : l’Institut d’Etudes du Judaïsme, à Bruxelles, rebaptise le Séminaire en « Yiddish on the Continent » , la Maison de la Culture Yiddish à Paris et le Lufteater à Strasbourg parlent plutôt d’Université d’été.

Parallèlement, un peu partout en Europe, d’autres institutions ouvrent des Université d’été de yiddish, comme à Vilnius ou à Kiev. Au début des années 2000, on peut trouver ce genre de programme dans de nombreux pays.


En 2017, Raphaël Goldwasser décide de ne plus organiser le Séminaire à Strasbourg. L’équipe la Maison de la Culture Juive propose alors de le faire à l’Université à Berlin où un public nombreux et jeune est en demande. Vu le succès de l’expérience, l’idée est adoptée et le Séminaire tourne maintenant sur trois ans entre Bruxelles, Paris et Berlin.


Cette année, « Yiddish on the Continent » a lieu à l’Institut d’Etudes du Judaïsme à Bruxelles. Et, à nouveau, des professeur réputés dans l’enseignement du yiddish y participeront : bien entendu notre professeur Sonia Dratwa-Pinkusowitz, mais également Helen Beer, Annick Prime-Margules, Tal Hever-Chybowski, Shura Lipovski et Batia Baum.



1. https://www.nobelprize.org/prizes/literature/1978/summary/

2. Herta Luise Ott, L’Union européenne et ses langues régionales et minoritaires, sur le site internet de « La documentation française ».

https://www.ladocumentationfrancaise.fr/pages-europe/pe000086-l-union-europeenne-et-ses-langues-regionales-et-minoritaires-par-herta-luise-ott

3.Nouvelles de l’Institut Martin Buber, pour toutes le citations suivantes, les noms des professeurs et années d’enseignement.



Pour en savoir plus sur l’histoire du Yiddish :

  • Le yiddish. Langue, culture et société, sous la direction de Jean Baumgarten et David Bunis, CNRS Editions, Paris, 1999 ;

  • Miriam WEINSTEIN, Yiddish. Mots d’un peuple, peuple de mots, traduit par Alix Girod, Editions Autrement, Paris, 2003 ;

  • Jean BAUMGARTEN, Le yiddish, histoire d’une langue errante, Albin Michel, Paris, 2002 ;

  • Itzkhok NIBORSKI, Les études yiddish en Europe, 1945-1995, YOD, NS 1-2, 1996.


Première publication dans La Centrale (n°355, mars 2020).



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