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Salomon Louis Hymans et la Brabançonne

Mis à jour : 26 nov. 2019

Rédigé par Thomas Gergely, professeur et directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


© BNF

A l’occasion de l’avènement de Sa Majesté, le roi Philippe, garant de l’unité de notre pays, il nous a paru indiqué de republier l’article qu’en 1980, nous consacrions, ici même, à Salomon Louis Hymans, auteur d’un des premiers textes de la Brabançonne. Un texte unificateur, s’il en fut...


Chacun aura-pu le remarquer : au contraire du God Save The Queen ou de la Marseillaise, la Brabançonne paraît ne pas avoir de texte unique.


Certes, de nos jours, on chante, le plus souvent, l'air bien connu composé par le ténor Van Campenhout, sur les paroles de la dernière strophe d'un poème de Charles Rogier, publié en 1860 et qui affirme :

« A toi, Belgique chérie,

Notre cœur et nos bras, »


Le fait est cependant qu'il s'agit du troisième texte écrit pour la mélodie ; que le premier, composé en 1830, avait pour auteur le comédien Hippolyte Déchet, dit aussi Jenneval ; et que le second, très habilement exploité par Rogier, était né en 1852 sous la plume du journaliste juif Salomon Louis Hymans. Qui S.L. Hymans était et quelle importance il convient d'accorder à sa Brabançonne, telles sont les deux questions auxquelles nous tenterons ici de répondre.


Né à Rotterdam en 1829, Salomon Louis était le fils d'un médecin juif de Dordrecht. Etabli à Bruxelles, puis à Anvers, dès l'adolescence, il inaugura une carrière qui allait se révéler des plus fécondes. Ses premiers poèmes parurent en 1842 et Robert le Frison, drame en 3 actes et en vers, en 1847. D'autres pièces de théâtre suivirent, pas toutes excellentes d'ailleurs, comme sa tragédie des Juifs de Bruxelles, devenue plus tard l'Argentier de la Cour, et consacrée à la légende de la « profanation » des hosties de Ste Gudule.


En réalité, S.L Hymans n'était pas homme de théâtre et ses échecs répétés à la scène finirent par l'en persuader. Il se tourna alors vers l'histoire et le journalisme politique, des terrains où il allait pouvoir donner la pleine mesure de son talent. Entré à l'Indépendance Belge en 1850, il en sera un des rédacteurs les plus estimés, avant de devenir, à la fin de 1857, le rédacteur en chef du journal libéral l'Etoile Belge.


Sur le plan de la production historique, il se distinguera par une Histoire populaire de la Belgique parue en 1860, l'Histoire populaire du règne de Léopold I, Roi des Belges (1865), et surtout par son Histoire parlementaire de la Belgique de 1831 à 1881, que poursuivra son fils, Paul Hymans, le futur homme d'Etat, premier Président de la S.D.N., et professeur à l'Université de Bruxelles.


Marié à une protestante, il apparaît comme le représentant type d'une certaine bourgeoisie libérale qui se développe en ce milieu du XIXème siècle, et qui se veut tolérante et éclairée. Membre du parti libéral, Hymans sera, en 1859, élu député de Bruxelles. Il conservera son mandat jusqu'en 1870. Entretemps, il aura également été à la tête de l'Echo du Parlement (1865) et de « l'Office de Publicité ». Il mourra à Bruxelles en 1884 et recevra des funérailles quasi nationales.


Et la Brabançonne en tout ceci ?


Eh bien, pour comprendre l'épisode de l'Hymne National au sein de la production de Hymans, il convient surtout de le situer dans l'histoire même du chant national belge.


Composé en 1830 par le chanteur d'opéra Van Campenhout, l'hymne national était chanté à l'origine sur un poème de Jenneval. Comédien et militaire, celui-ci avait écrit un texte spécialement agressif à l'égard des Hollandais, un texte qui proclamait quatre strophes durant, selon les variantes :


« Qui l'aurait dit ?... De l'arbitraire

Consacrant les affreux projets,

Sur nous de l'airain militaire (Var.)


Sur nous un prince sanguinaire (Var.)

Vient lancer des boulets

C'en est fait ! Oui, Belges tout change.

Avec Nassau plus d'indignes traités,

La mitraille a brisé l'orange

Sur l'arbre de la liberté. »


Possibles en 1830, vingt ans plus tard, ces propos sanguinaires devenaient insupportables puisque la Belgique avait signé la paix avec la Hollande. Aussi les nouvelles paroles proposées en 1852 par Hymans furent-elles accueillies avec faveur. Prenant littéralement le contre-pied de Jenneval, Hymans écrivit :


« Flamands, Wallons, race de braves,

Serrons nos rangs, marchons unis ;

Ne crions plus mort aux Bataves !

Les peuples libres sont amis. »


Publié dans l'Indépendance Belge

du 24 août 1852, l'hymne fut chanté dès la même année. Il sera remplacé par celui que Charles Rogier publiera en 1860, à l'occasion du 30ème anniversaire de la Belgique.


En toute honnêteté, on ne saurait soutenir que le poème de Rogier plagiait les vers de Hymans. Toutefois, la comparaison des deux textes ne manque pas de piquant et révèle, à tout le moins, la source à laquelle Rogier puisa son inspiration.


La preuve : voici les six strophes de Hymans, suivies des trois de Rogier dans la version syllabique (1928) du capitaine médecin Ch. Butaye. Nous indiquons en gras les passages ou thèmes à rapprocher.


Hymne de Hymans


Flamands, Wallons, race de braves,

Serrons nos rangs, marchons unis ;

Ne crions plus mort aux Bataves !

Les peuples libres sont amis.

Le canon, bronze tutélaire

Peut reposer, à l'ombre du succès.

Nous avons fondé par la guerre,

Nous conservons par le progrès.

Chantons, enfants, l'honneur antique,

La fierté qui sauva nos droits,

L'amour qui garde à la Belgique

Le plus légitime des rois.

Le dernier courroux populaire.

S'est apaisé devant l'hymne de la paix.

Nous avons fondé par la guerre,

Nous conservons par le progrès.


Au sein de la tempête sombre,

Le Dieu des faibles nous défend.

Peuple sans force par le nombre,

Mais que la liberté fait grand.

La liberté, gloire si chère,

Que nous gardons pure de tout excès.

Nous avons fondé par la guerre,

Nous conservons par le progrès.


Enfants de la jeune patrie, 


Enfants égaux devant ses lois,

Qu'elle demande notre vie


Nous saurons mourir à sa voix.

Mais le sang d'un Belge, d'un frère,

Sous notre main ne doit couler jamais

Nous avons fondé par la guerre,


Nous conservons par la progrès.


Sur le respect l'honneur repose,

Saluons les droits éternels. 


Saluons toute grande chose 


Et que tout culte ait ses autels,

l'avenir est dans la lumière, 


Tels sont les biens que les siècles ont faits. 


Nous avons fondé par la guerre, 


Nous conservons par le progrès.


Flamands, Wallons, sainte phalange,

Qu'un même cri soit notre foi.

Ce cri n'est plus : « A bas l'Orange ! »

Il est plus grand : « Belgique à toi ! »

C'est le cri d'une race fière

De ses lauriers, vierges de tous regrets,

Ce qu'elle a fondé par la guerre,

Conservons le par le progrès.


Le 20 août 1852.


Hymne de Charles Rogier


Après mille ans d'esclavage,

Surgissant du tombeau.

Le Belge, par son courage,

A reconquis son drapeau.

Sa main ardente et fière,

D'un geste indompté,

Grava sur cette bannière :

Le Roi, la Loi, la Liberté,

Le Roi, la Loi, la Liberté.

Va de ton pas énergique

De progrès en progrès.

Dieu, protégeant la Belgique,

Couronnera tes succès.


Flamands, Wallons, tous ensemble,

O Fraternité !

Que ce seul cri nous rassemble

Le Roi, la Loi, la Liberté,

Le Roi, la Loi, la Liberté.


A toi, Belgique chérie,

Notre cœur et nos bras, 


Et notre sang, ô Patrie !

Nous le jurons, tu vivras

Toujours plus grande et belle,

En ton unité,

En ton unité,

Sous ta devise immortelle

Le Roi, la Loi, la Liberté,

Le Roi, la Loi, la Liberté.


Les thèmes communs aux deux textes sautent aux yeux : l'espoir mis dans le progrès, l'appel à la fraternité entre Flamands et Wallons, le don de soi à la Patrie, la fidélité au Roi, à la Loi, à la Liberté, tous ces éléments formant la substance du poème de Rogier se trouvaient déjà dans celui de Hymans, parfois au mot près.


En ces temps troublés, où, plus que jamais, face à la montée du fascisme et de l'antisémitisme, la solidarité nationale constitue pour chacun, juif ou non, le plus sûr rempart, il n'est pas peu réconfortant de penser que, depuis 130 ans, toutes particularités confondues, les Belges vibrent à l'unisson au chant des paroles inspirées par un juif hollandais qui avait su prendre rang parmi les meilleurs des leurs.


Première publication dans la Centrale.

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