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« María » : le paradis et l’enfer d’après Jorge E. Isaacs

Mis à jour : janv. 12

Rédigé par Alejandra Mejía Cardona (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Peu connu en Europe, Jorge E. Isaacs est pourtant considéré le plus grand romancier colombien de la seconde moitié du 19è siècle et l’une des figures de proue de la littérature latino-américaine. Cinquante-huit ans de vie lui ont suffit pour s’essayer à la guerre, au journalisme et au monde des affaires. Isaacs l’explorateur, Isaacs le poète, Isaacs le romancier, semblait vouloir incarner plusieurs hommes à la fois pour donner vie à son héroïne: María.



Adaptation cinématographique du roman "María" (1921, Máximo Calvo Olmedo et Alfredo del Diestro
Adaptation cinématographique du roman "María" (1921, Máximo Calvo Olmedo et Alfredo del Diestro ).


Dans le Valle Del Cauca, les chagrins d’amour se dansent dans l’incessant va-et-vient des corps, suivant la cadence de la salsa.1 Le fleuve Cauca traverse les montagnes, les vallées tapissées de lumière, les champs qui sentent la canne à sucre, qui pousse dans leurs sols féconds.


Ce département, situé au sud-ouest de la Colombie, entre la région andine et l’océan Pacifique, se caractérise par une végétation luxuriante qui a toujours inspiré toutes sortes d’artistes. C’est là le berceau du poète Jorge Enrique Isaacs Ferrer, c’est là où le narrateur et protagoniste de son oeuvre, Efraín, tombe en « prostration céleste »2 devant la beauté de sa patrie.


Jorge E. Isaacs (1837-1895) est né à Cali, capitale du Valle et aujourd’hui troisième ville la plus peuplée de Colombie. Son père, George Henry Isaacs, juif d’origine britannique, quitte la Jamaïque et s’installe en Colombie à la recherche d’or. Il se convertit alors au christianisme afin d’épouser Manuela Ferrer, fille d’un officier catalan fortuné.


En 1840, Isaacs père achète deux grandes exploitations sucrières qui augmentent considérablement le capital de la famille. Quelques années plus tard, il rachète l’hacienda 3 « El Paraíso » 4, devenue maison-musée depuis, dont Isaacs fils s’inspire pour le décor de son poème en prose, María.


« El Paraíso » d’Efraín est également habité par une famille aisée et par des esclaves, tous soumis à la volonté patriarcale. La mère et les soeurs passent le plus clair de leur temps à jardiner et s’attèlent aux ouvrages féminins de leur époque, tandis que le père surveille quotidiennement ses exploitations. Efraín, quant à lui, participe dans les chasses aux ours et aux tigres, lit des poèmes romantiques et plonge dans la contemplation passionnée de sa cousine -presque soeur- María, dont il a toujours été éperdument amoureux.



Hacienda El Paraíso (cc) John Emilio escobar. CreativeCommons.
Hacienda El Paraíso (cc) John Emilio escobar. CreativeCommons.

Comme George, le père fictif est un juif immigré de Jamaïque qui s’est converti au christianisme à l’âge de vingt ans pour se marier en Colombie. Il compte sur son fils pour élever le statut de sa famille dans la région, l’envoyant étudier à Bogotá dès son enfance. Cette première séparation avec son amour d’enfance sonne le glas de la vie idyllique qu’Efraín menait jusque là.


« […] Je me suis endormi en larmes et j'ai ressenti comme un vague pressentiment des nombreux chagrins que je devrais subir plus tard. Ces cheveux arrachés 5 de la tête d'un enfant ; cette mise en garde de l'amour contre la mort face à tant de vie, a fait errer mon âme pendant le sommeil dans tous les endroits où j'avais passé, sans le comprendre, les heures les plus heureuses de mon existence. »


Dès les premières lignes de la narration retrospective d’Efraín, Jorge E. Isaacs exprime les états d’âme de ses personnages, chaque phrase est empreinte de sentimentalisme et de mélancolie. La mort se devine comme une fin inéluctable. Son style, inspiré du romantisme européen, fera de lui un pionnier de ce genre littéraire en langue espagnole : « Le lendemain, mon père dénoua les bras de ma mère, qui entourait ma tête, mouillée par tant de larmes. Des larmes essuyées par les baisers de mes soeurs, quand elles vinrent me faire leurs adieux. María attendit humblement son tour, et en bégayant ses adieux, elle tendit sa joue rose à la mienne, glacée par la première sensation de douleur. »



Portrait de Jorge Isaacs (Biblioteca Luis Ángel Arango).
Portrait de Jorge Isaacs (Biblioteca Luis Ángel Arango).


A l’âge de onze ans, Jorge E. Isaacs est, lui aussi, envoyé par son père à la capitale pour fréquenter une école réputée. Quand il rentre quatre ans plus tard à Cali, avant de partir à Londres pour ses études de médecine, il retrouve un père affaibli par la maladie, au bord de la ruine. Selon les rumeurs de l’époque, ce dernier était enclin à parier et croulait sous les dettes. De plus, l’abolition de l’esclavagisme, promulguée à la fin de la guerre de 1851, porte un coup dur aux commerçants européens ainsi qu’aux grandes exploitations agricoles et minières.6 L’abolition a signifié la perte d’une main-d’oeuvre lucrative pour les propriétaires terriens et la disparition d’un symbole ostentatoire de richesse.


Faute d’argent, Jorge E. Isaacs est forcé d’abandonner ses ambitions académiques. Comme de nombreux jeunes à l’époque, il est happé par les violents affrontements politiques et militaires qui déchirent la nation colombienne naissante, nommée alors « République de

Nouvelle-Grenade ».7 Les partis Conservateur et Libéral se livrent alors un combat sanglant pour défendre, qui le nationalisme, l’esclavagisme, la peine de mort et la primauté de l’Eglise sur l’Etat, qui le fédéralisme, l’abolitionnisme, l’éducation laïque et gratuite.


Cette polarisation idéologique a jeté les fondements de la Colombie moderne et déterminé le parcours politique de Jorge E. Isaacs. Il choisit rapidement son camp en devenant un conservateur convaincu. Le futur écrivain conteste les réformes sociales instaurées par le parti Libéral après la guerre, auxquelles il attribue en partie le déclin du patrimoine familial. En 1854, Isaacs se marie et participe aux soulèvements contre la dictature du général José María Melo et prend les armes contre les armées libérales pendant la guerre civile politico-religieuse qui se déroulera de 1860 à 1862.


La naissance d’un chef-d’oeuvre


Lorsque Isaacs père meurt d’une cirrhose, l’auteur doit reprendre les affaires familiales sans grand succès et peine d’ailleurs à solder les dettes auprès des créanciers. En 1864, il travaille comme inspecteur de chantier au milieu des forêts du littoral pacifique, où il contracte la malaria. Toutefois, il parvient à écrire un recueil de poèmes, qu’il publie en 1864, et commence l’écriture de son unique roman durant sa convalescence, inspiré par « Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert » (1801) de Chateaubriand.


María, pleine de grâce, est la fille de Sara et de Salomon, l’oncle d’Efraín. Contrairement à son frère, Salomon avait refusé de se convertir au christianisme, acte qui l’aurait empêché d’épouser sa femme en Jamaïque. Quelques années plus tard, quand les frères se croisent à nouveau, Sara était décédée d’une terrible maladie, laissant Salomon seul avec leur fille de trois ans. Le père d’Efraín cherche à le consoler à travers sa nouvelle foi, et lui propose d’éduquer sa fille en Colombie: « Si le christianisme apporte dans les malheurs suprêmes le soulagement que tu m’as apporté, peut-être que je rendrais ma fille malheureuse en la laissant juive. Ne le dis pas à nos proches, mais lorsque tu atteindras la première côte où se trouve un prêtre catholique, fais-la baptiser et fais-lui changer son nom d'Ester en María ».


En dépit de la ferveur chrétienne dont elle fait preuve, sa « race » juive était manifeste dans « ses traits et ses manières », « son pas léger et digne a révélé tout l’orgueil, non abattu, de notre race, et la séduisante pudeur de la vierge chrétienne ».8 Ce qui n’était pas sans troubler le père d’Efraín pour qui une femme juive restait une juive, même si elle récitait le Notre Père.

Sara, dont il avait brisé les dernières volontés, laissait à sa fille l’héritage d’une religion qu’il avait reniée et une maladie mortelle, l’épilepsie, à laquelle les Juifs seraient naturellement sujets.9 Le père d’Efraín devait préserver sa descendance. Il envoie son fils à Londres en le convainquant de quitter María pour la sauver des soubresauts émotionnels qui pouvaient lui être fatals, en lui promettant un futur mariage à son retour. « Entre la mort et moi, un pas de plus pour m’approcher d'elle serait de la perdre », songe Efraín dans une sentence prémonitoire.


Jorge E. Isaacs est invité à lire ses manuscrits devant une société formée de quatorze écrivains et obtient ainsi le parrainage de l’élite littéraire pour la publication de son unique roman en 1867. Les réimpressions s’ensuivent et très rapidement, le livre remporte un franc succès dans toute l’Amérique latine. Le roman parait également en France, en Espagne et aux Etats-Unis à partir du milieu des années 1870 et il sera traduit en 31 langues. Toutefois, Isaacs en tire une faible rétribution financière et la circulation d’éditions pirates le privent de ses gains.


Un an après la publication du livre, alors qu’il est élu à la Chambre régionale par le parti Conservateur et qu’il est rédacteur pour l’hebdomadaire La República, Isaacs change soudainement son fusil d’épaule et rejoint, à la stupéfaction de tous, l’aile radicale du parti Libéral.


Ses nouvelles positions anticléricales lui attirent les foudres de l’Eglise, bien sûr, ainsi que celles de ses anciens amis politiques qui le considéraient encore, peu de temps auparavant, comme un « illustre conservateur ». Tous azimuts, ils commencèrent à l’invectiver publiquement en le traitant de « traître franc-maçon » et de « girouette ». Ses adversaires les plus farouches le surnommaient « El judío ». Selon un témoignage de l’époque, il avait expliqué ce changement en disant: « je suis passé de l’ombre à la lumière ».10


De 1871 à 1872, J. Isaacs est nommé consul au Chili, après quoi il occupe plusieurs postes jusqu’à la fin des années 1870, notamment en tant que secrétaire du ministère de l’Education. En 1875, il se joint à la « Guerra Santa » contre l’Eglise, laquelle avait recruté sa propre armée pour combattre les libéraux anticléricaux.


Cependant, en même temps qu’il consolide sa présence politique de l’autre côté de l’échiquier, il accumule les échecs commerciaux avec son entrepôt de textiles et ses plantations agricoles, qui le laisseront sans le sou. A la fin de sa vie, l’écrivain ne parvient pas à attirer des financements étrangers pour se vouer à l’exploitation minière. Il reprend alors l’écriture de quelques poèmes et travaille sur une troisième édition de María. Ses manuscrits posthumes retracent ses recherches littéraires en vue de l’écriture d’une trilogie historique, jamais aboutie. En 1895, Jorge E. Isaacs meurt dans la ville d’Ibagué, emporté par la malaria qu’il avait contractée lors de son expédition dans les forêts du littoral pacifique. Il se fait enterrer à Antioquia, département à forte présence juive, qu’il considère comme la patrie de son coeur.


María reste à ce jour l’une des oeuvres littéraires les plus lues en Amérique latine. L’histoire de l’amour déchu d’Efraín et de María a été adaptée au théâtre, au cinéma et à la télévision. Le livre a également inspiré des spectacles de ballet et d’opéra.


Quand J. Isaacs trempa sa plume dans l’encrier pour écrire le dernier chapitre de María, il était loin d’imaginer que ces vers annonciateurs d’une tragédie inexorable allaient continuer à faire soupirer ses lecteurs un siècle et demi plus tard.


1. Genre musical latino-américain.

2. Les citations du livre, en espagnol, ont été traduites en français par nos soins.

3. Type d’exploitation agricole, importée par les colons andalous en Amérique latine. Les haciendas se caractérisent par la pratique d’une agriculture extensive qui entoure de grandes habitations.

4. Le Paradis, en français.

5. Avant de dormir, l’une des soeurs d’Efraín pénètre dans sa chambre et lui coupe quelques cheveux, pour conjurer la mort et les garder en sovenir.

6. Officiellement, en 1821, une loi dite « Loi de la liberté des ventres » libérait les enfants des esclaves, nés en Colombie. Celle-ci est restée lettre morte jusqu’à la guerre civile de 1851.

7. La Colombie moderne a porté différents noms depuis son indépendance, au fil de l’évolution de ses frontières.

8. Citation des propos tenus par le personnage.

9. Au 19è siècle on considérait que l’épilepsie était liée à une instabilité émotionnelle, proche de l’hystérie, à laquelle les juifs était particulièrement vulnérables.

10. SOMMER Doris, « El mal de ‘María’: (con)fusión en un romance nacional », 1989.



Sources:


DIAZ, Eduardo, « Masculinidad, antisemitismo y nación en María de Jorge Isaacs », University of California, 2018.

FAVERON PATRIAU, Gustavo, « Judaísmo y desarraigo en María de Jorge Isaacs », Revista Iberoamericana, Vol. LXX, n°207, 2004.

* « Jorge Isaacs », biographie, Encyclopedia.com.

GOLDBERG F. Florinda, « Literatura judía latinoamericana: modelos para armar », Revista Iberoamericana, Vol. LXVI, n° 191, 2000.

PAULK C. Julia, « Foundational Fiction and Representations of Jewish Identity in Jorge Isaacs’ María », Hispanófila, Vol. 162, 2011, pp. 43-59.

SOMMER Doris, « El mal de ‘María’: (con)fusión en un romance nacional », 1989.

VELASQUEZ VASQUEZ, Libia, « El antisemitismo y sus efectos en la carrera política y en la obra intelectual de Jorge Isaacs », Estudios de Literatura Colombiana, 2016, pp.93-123.





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