• Aurélie Collart

L’ORT : « Eduquer pour la vie »

« Eduquer pour la vie », telle est la mission première de l’ORT. Née de l’ambition d’améliorer le sort des juifs à travers l’éducation et la formation professionnelle, l’organisation a rendu la dignité à des millions de personnes telles que les « enfants cachés », en carence d’éducation et sans avenir à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. L’apprentissage d’un métier permit à ces derniers de gagner leur pain et de se trouver une place dans la société.

Cours techniques à l'O.R.T Belgique, classe mécanique. Bruxelles, juillet 1947 (photothèque du Musée juif de Belgique)

Aujourd'hui encore, l’ASBL ORT Belgium est active dans le domaine de l’éducation et de la formation professionnelle, et ce aux quatre coins du monde. Néanmoins, si elle fête déjà ses 130 ans, l’organisation est encore trop peu connue des jeunes d’aujourd’hui, dont un grand nombre est intéressé par des études à l’étranger, et à qui elle offre de nombreuses possibilités de formation.


Une page d’histoire


L’ORT, dont on ne retiendra que l’acronyme, étant donné la complexité de l’expression russe d’origine, mérite que l’on s’attarde un peu sur son histoire. L’une des plus anciennes organisations juives, elle est fondée à Saint-Pétersbourg, dans le contexte de la Russie tsariste, à l’initiative du Baron Horace de Ginsburg – dont Serge Gainsbourg ainsi que l’actuel président de l’ORT, Jean de Gunzburg, sont des descendants – de l’industriel Samuel Poliakov et du physiologiste Nikolai Bakst. Ces quelques nantis, persuadés de l’importance de l’éducation pour l’avenir de la communauté juive, se mirent à récolter des fonds.


L’organisation fut ainsi créée en 1880. Proposant d’abord des formations dans le domaine agricole et l’artisanat au sein de quelque trois cents localités de l’Empire russe, sa particularité est qu’elle put s’adapter à l’évolution de la situation des juifs liée aux vicissitudes de l’Histoire. De la sorte, un nouveau défi surgit à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la mesure où le conflit avait privé d’éducation un grand nombre de jeunes juifs.


Depuis ses débuts jusqu’à nos jours, la plus grande organisation juive dans le domaine de l’éducation et de la formation professionnelle a été active dans plus de cent pays à travers les cinq continents. Elle s’installa dès les années 1920 en Allemagne, Angleterre, Pologne, Roumanie, Lithuanie, Lettonie, Finlande, France, USA, Canada et Ukraine. A propos de son action en Europe de l’Est, Albert Einstein s’exprima en ces mots, en 1938, lors d’une exposition mise en place par des diplômés de l’ORT : « Les efforts de l’ORT pour la réhabilitation sociale des Juifs de l’Est sont des plus importants pour la totalité du peuple juif. Ainsi, une maladie peut être guérie qui a atteint notre peuple par des centaines d’années d’oppression. »


Dans les années 1930, des écoles apparurent à Mexico et en Afrique du Sud, mais l’ORT disparut cependant de la Russie soviétique en 1938, suite à l’assassinat du dirigeant de l’ORT Russie, Jacob Tsegelnitski, depuis peu déporté au Goulag.


L’action de l’ORT s’étendit, dans la décennie suivante, à une grande partie de l’Amérique latine. Par ailleurs, la Belgique accueillit trois écoles ORT – deux à Bruxelles et une à Anvers – entre 1946 et 1965. En 1948, lors de la création d’Israël, l’ORT coopéra avec les dirigeants du nouvel Etat. Les premiers cours furent assurés en 1967 à Jérusalem. 22 ans plus tard, 140 écoles ORT avaient ouvert leurs portes dans le pays. D’autres part, 16 écoles furent implantées en Iran dans les années 1950 et l’ORT s’installa au Maroc, en Algérie et en Tunisie entre 1950 et 1972 et en Inde en 1962.


Au cours des vingt dernières années du XXe siècle, l’enseignement des hautes technologies remplaça celui du travail manuel. De plus, alors qu’elle avait quitté l’Europe de l’Est sous la pression de l’Union soviétique, l’ORT s’y réimplanta à la chute du mur de Berlin. Dès 1992, l’organisation développa un programme d’aide humanitaire pour femmes et enfants promouvant l’éducation au sein des communautés défavorisées.


La même année, en accord avec son intérêt pour les nouvelles technologies, World ORT fut connecté à internet et le site www.ort.org fut créé deux ans plus tard. En 1996, une version complète multimédia des cinq livres de Moïse, intitulée « Navigating the Bible » fit son apparition sur la toile.


L’ORT aujourd’hui


Depuis sa création, l’ORT a connu une évolution remarquable. A la base école professionnelle – image qui, d’après Charlotte Gutman-Fischgrund, Présidente de l’ORT Belgium, colle toujours à l’organisation internationale –, elle est aujourd’hui active tant aux niveaux secondaire et universitaire que dans l’enseignement professionnel et se spécialise dans la technologie de pointe et l’informatique. A ce sujet, Shimon Peres a dit : « Je pense sincèrement que l’ORT est une des organisations les plus importantes et qu’elle a contribué de manière significative par ses activités à défier, exiger et positionner la science et les technologies auprès de la nouvelle génération d’espoir pour la vie juive et l’État d’Israël. » Ajoutons à cela que, toujours dans le but de perfectionner son enseignement, l’ORT accorde, selon Madame Gutman-Fischgrund, « une attention particulière » à la formation de ses professeurs.


A l’heure actuelle, elle offre des cours dans plus de cinquante pays. Elle est présente en Afrique, de l’Amérique latine – qui, depuis 1940, compte quelque 600.000 juifs – à l’Amérique du Nord, tant en Europe de l’Ouest que de l’Est, et, il va sans dire, en Israël (on y dénombre quelque 165 écoles). Au total, l’ORT compte plus de 250.000 étudiants et plus de trois millions de diplômés dans le monde.


Ban Ki-Moon, le Secrétaire général de l’ONU a dit lors du 130e anniversaire de l’ORT en 2010 : « l’ORT est un partenaire important de l’ONU pour atteinte l’accès à l’éducation pour tous dans le monde ». Assurer l’éducation primaire pour tous, rappelons-le, est l’un des huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD).


L’ORT pour tous et pour chacun


De nos jours, L’ORT est ouverte à tous, juifs et non-juifs. Son action s’adresse à toutes les populations du monde, sans discrimination liée au sexe, à la conviction politique ou religieuse. D’ailleurs, les professeurs eux-mêmes ne sont pas forcément de confession israélite.


Elle va même au-delà de cette ouverture en prenant compte de la personnalité de chacun dans ses conseils aux élèves et aux étudiants afin d’assurer la réussite scolaire, universitaire et professionnelle. Einstein déclarait d’ailleurs : « J’ai eu l’occasion de remarquer que l’activité de l’ORT ne se base pas sur la charité mais sur l’aide personnalisée. » Madame Gutman-Fischgrund soutient par exemple que « les enfants à haut potentiel peuvent être aidés par l’enseignement professionnel ».


Coopération internationale


A la demande d’agences internationales, de gouvernements, de communautés ou de sociétés privées est fondée la World ORT International Cooperation (IC). 1960 signe le début de l’engagement de l’ORT dans le soutien aux pays émergents, donnant le jour à environs trois cent cinquante projets dans près de cent pays.


La World ORT IC reçoit son financement d’institutions reconnues dans le milieu de la Coopération au Développement telles que World Bank, African Development Bank, Inter-American Development Bank ou la Commission européenne, d’agences de soutien, de sociétés privées et de fondations.


En 1983 est créé le Département d’assistance technique pour assumer des projets de développement. Du Pérou aux Philippines et au Vietnam, en passant par l’Ethiopie, le Ghana, le Sénégal ou le Zaïre, entre 1983 et 1999, un million de personnes ont bénéficié de ce programme.


En avance sur les tendances de l’époque – bien souvent caractérisées par des méthodes paternalistes – dans la mise en œuvre de la Coopération au Développement, l’ORT s’attache très vite à assurer l’autonomie des populations. A titre d’illustration, au lieu de se contenter d’envoyer des professeurs occidentaux enseigner aux jeunes Chinois, des instructeurs sont formés en Chine même, parmi la population indigène. C’est également dans cette optique qu’est mis en place un programme visant la création de petites entreprises.


En ce qui concerne l’aide humanitaire – aide d’urgence, accordée principalement en cas de catastrophes naturelles ou de dommages collatéraux dans le cas de conflits armés – l’ORT s’est efforcée de toucher les populations des pays les plus fragilisés. Pour exemple, citons son intervention à Haïti où, suite aux tremblements de terre de janvier 2010, elle entreprend de former plus de 2500 maçons à la construction de maisons antisismiques. Un autre projet prend la forme d’une école professionnelle ORT à Port-au-Prince, en partenariat avec une mission catholique (NPH) très impliquée depuis plusieurs années dans l’assistance aux pauvres et aux orphelins. Le site internet http://globalaid.ort.org/ contient plus de détails quant aux projets et programmes exécutés par la World ORT IC.


ORT Belgium


Des quelque 65.000 personnes comprenant la communauté juive de Belgique, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, on n’en comptait plus que 25.000 à la fin de celle-ci. Ce nombre incluait les juifs restés en Belgique, les juifs rapatriés et ceux, moins nombreux, revenus des camps de concentration. Près de 15.000 personnes dépendaient de l’aide et avaient besoin d’apprendre un métier. Etaient particulièrement concernés les adultes souhaitant réapprendre un métier et pour lesquels il n’existait aucune infrastructure ainsi que les jeunes qui avaient manqué quatre ans de scolarité régulière et se voyaient bien souvent rejetés des institutions scolaires belges par manque d’éducation, de maîtrise du français ou du néerlandais, ou en raison de leur situation économique.

ORT Belge, atelier de mécanique (entre 1946 et 1960), Photothèque du Musée juif de Belgique

Pour répondre à cette demande, l’ORT fit son entrée en scène dès février 1946. Comme déjà mentionné précédemment, trois écoles ORT ouvrirent leurs portes en Belgique entre 1946 et 1965. Trois types d’enseignement technique pouvaient être suivis en fonction des besoins des apprenants : des écoles du jour, des ateliers de formation à courte durée et des ateliers manuels dispensés dans les écoles.


Les écoles du jour étaient destinées à des jeunes de 15 à 19 ans. La formation durait entre 2 et 3 ans et comprenait à la fois des cours professionnels, généraux et d’éducation juive. Les métiers enseignés touchaient à la confection (couture, découpe, tailleur…), aux textiles (tissage et tricot mécanique), au travail du bois et à la menuiserie, à l’installation électrique, à la mécanique et aux techniques de la radio. On comptait parmi les enseignants feu le Baron Georges Schnek, professeur émérite de Chimie et Physique à l’Université Libre de Bruxelles.


Les ateliers de formation à courte durée étaient réservés aux adultes et assurés le soir. Les plus âgés pouvaient ainsi s’initier à la fabrication de corsets, la découpe et la couture, la fabrication de chemises, la soudure et, enfin, la chimie appliquée.


Quant à la troisième catégorie de cours, les ateliers manuels, ils permirent aux jeunes de 9 à 14 ans inscrits dans une école juive à Bruxelles ou à Anvers de se former en menuiserie ou en couture.

Cours techniques à l'O.R.T Belgique, classe mécanique (période 1946-1960), Photothèque du Musée juif de Belgique)

Très vite, une nouvelle école agricole ouvrait également ses portes à Kessel-Lo (près de Louvain). Sa particularité : préparer ses étudiants à l’Aliyah (la montée vers Israël). On y enseignait la restauration, le jardinage, l’élevage de vaches et de volailles. La plupart des apprenants trouvèrent un emploi assez rapidement une fois leur formation complétée.


Vers le milieu des années 1950, avec l’amélioration de la situation économique des juifs de Belgique, le nombre d’étudiants vint à décliner. L’ORT se concentra alors sur les cours du soir pour les adultes comme pour les jeunes. De plus, la société ayant évolué, de nouvelles matières telles que la taille de diamants et la mécanique des voitures furent ajoutées aux programmes. Les cours prirent fin en 1965, lorsque l’objectif premier de réinsertion des jeunes juifs fut atteint.


Mais ce n’est pas pour autant que l’ORT Belgium cessa toute activité. Elle cibla dès lors son action sur la récolte de fonds en faveur de World ORT.


Mazal, la bonne étoile :


Comme nul ne l’ignore, le terme mazal (la chance, la bonne étoile en hébreu) est utilisé par la communauté juive en tous lieux et en toutes circonstances pour souhaiter bonne fortune sous la forme de l’expression « Mazal tov ».



A l’occasion des 130 ans de l’ORT, la division belge de l’organisation publie une bande dessinée historique relatant son développement et son évolution entièrement tributaires de l’immigration juive et de l’évolution de la communauté.


Le recours au 9e art permet de retracer de manière didactique toute l’histoire de l’ORT, mettant en scène les membres d’une famille sur plusieurs générations. Selon l’éditeur, Christian Riehl des Editions du Signe, l’intérêt de la romance réside dans le fait que l’ « on a un peu plus d’empathie pour le récit dès lors qu’on découvre une famille ». Par ailleurs, il s’agit d’individus dont le destin rejoint celui de nombreux juifs de l’Est : migrations, arrestations, pertes familiales, lutte pour la survie : « cette famille est assez emblématique de ce qu’ont été les juifs et du destin de la communauté puisque tout démarre en Russie, et puis, à partir du moment où les bolchéviques arrivent au pouvoir et que les pogroms s’amplifient, une immense majorité des juifs a du fuir ».


On regrette toutefois le manque de consistance des personnages, certes peu surprenant étant donné leur profusion. Une telle abondance étant bien entendu liée à leur évolution dans un espace temporel et physique de pareille ampleur.


D’autre part, bien que les évènements soient entrecoupés de scénettes, leur insufflant de cette manière une certaine dimension ludique, les phylactères apportent peu d’informations supplémentaires quant à l’Histoire de l’ORT. Ceci donne un côté quelque peu artificiel à la composition.


Mis à part ces quelques critiques, on ne peut qu’admirer le travail accompli par l’équipe. Le temps est maintenant venu de présenter brièvement les créateurs de Mazal, la bonne étoile.


D’une part, le dessinateur, Philippe Glogowski, féru d’histoire, dont le réalisme s’adapte parfaitement à la bande dessinée historique et dont le trait expressif transmet toute l’émotion ressentie par les différents personnages. On ne peut douter de la qualité du graphisme. Les paysages attirent particulièrement le regard, tant par leur fidélité à la réalité que par leur souci du détail.


Philippe Glogowski est né à Charleroi en 1960. Après avoir obtenu son diplôme à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Belgique en 1982, il obtient un emploi pour le journal Spirou chez Dupuis et au studio Leonardo. Il se lance ensuite avec succès dans la réalisation de bandes dessinées complètes, jouant à la fois le rôle de graphiste et de scénariste, et publie aux Editions du Triomphe de nombreuses BD historiques. Parmi ses œuvres, citons Histoire de la Légion, Avec Massoud, Le Trésor du Puy du fou, Ypres, St-Hubert, La Grande Guerre, Les Invalides et plus récemment Tibet, l’espoir dans l’exil.


Le scénariste, d’autre part, Lionel Courtot, parvient avec brio à relever le véritable défi que présente la condensation, en 50 pages, de 130 ans d’existence de l’ORT. Comme de fait, deux années sont nécessaires pour y parvenir.


Lionel Courtot est auteur, metteur en scène, réalisateur, docteur en ethnologie et enseignant à l’ORT Strasbourg dans la section Arts Graphiques. S’inspirant de l’histoire dans ses créations, il publie entre autres Le Champ de l’Oubli, Le Vent de Mai et Le Traité, un hommage au Général de Gaulle et au Chancelier Adenauer.


La volonté de l’ORT Belgium de créer un ouvrage où la dimension historique et non la dimension religieuse est mise en avant se traduit par le choix du dessinateur et du scénariste, tous deux de confession non juive. Lors d’une interview pour France Bleu, Lionel Courtot affirme qu’il a notamment été choisi pour sa distance avec le sujet. Il est, en effet, plus aisé de « raconter l’histoire avec toute l’empathie dès lors que l’on est confronté à ce sujet sans être soi-même impliqué, concerné par l’aspect religieux, culturel ou identitaire ». La collaboration fut donc l’occasion, pour l’un comme pour l’autre, de découvrir le destin de la communauté juive et celui de l’implantation de l’ORT à travers le monde dont ils n’avaient encore jamais entendu parler.


Il me paraît important de relever un autre mérite de l’œuvre ici traitée. En effet, celle-ci n’évoque pas seulement la diaspora juive, sa diversité ainsi que son histoire à travers le monde. Elle aborde également la question délicate de ce qu’est la judéité : un mélange de culture, de culte et de diversité.


Enfin, on l’aura compris, l’ultime intérêt de Mazel, la bonne étoile est de rappeler l’existence de l’ORT et de conscientiser le public sur le but ambitieux qu’elle poursuit toujours : l’éducation pour tous. Un objectif difficilement atteignable, mais ô combien honorable ! Car tel le dit le célèbre adage : « Donne un poisson à un homme, il aura à manger pour un jour. Apprends-lui à pêcher, il aura à manger toute sa vie. »




Article paru précédemment dans la Centrale n°330 (décembre 2013).

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