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L’étonnante histoire des Juifs d’Arlon

Rédigé par Angélique Burnotte, chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


L’histoire de la communauté juive d’Arlon commence au début du XIXe siècle. Très vite, de nombreux Juifs s’installeront dans la ville pour représenter, à la fin du siècle, près de 2 % de la population arlonaise. Au XXème siècle, la communauté traversera de nombreuses épreuves mais, malgré sa diminution démographique, elle représente toujours un exemple d’intégration dans la région du sud de la Belgique.

Synagogue d'Arlon

Le XIXème siècle : développement et âge d’or de la Communauté


L’histoire de la communauté juive d’Arlon commence en 1808, quand Félix Samuel, un Juif originaire de Niedervisse, en Moselle, s’installe dans la ville. Avant cette date, d’autres Juifs ont certainement habité la région mais ils étaient généralement de passage et il n’y avait pas de communauté établie. Très vite, d’autres familles emménagent et le culte s’organise. En 1815, la ville compte 14 Israélites et, en 1830, 31 personnes composent la Communauté juive. Ce sont principalement des marchands de grains et de bestiaux qui font le lien entre la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique, grâce aux nombreuses foires agricoles qui se tiennent à Arlon, ville romaine située, depuis près de deux mille ans, au carrefour de plusieurs grandes routes commerçantes reliant les Pays-Bas, la France, l’Allemagne et l’Italie.


En 1853, la ville d’Arlon construit un nouveau cimetière communal. Les membres de la communauté juive demandent alors qu’une parcelle soit accordée aux Juifs car la communauté s’agrandit et ils ne peuvent enterrer leurs morts qu’à Luxembourg ou en France. Un accord est trouvé en 1856 mais les démarches sont longues. Bien que, dès 1856, des inhumations aient lieu dans le « carré juif », ce n’est qu’en 1860 que les travaux de construction d’un mur pour délimiter le terrain seront exécutés. Aujourd’hui, cette section du cimetière communal est complet et un autre « carré juif » a été inauguré. Avec le cimetière juif du Dieweg, il est le plus ancien cimetière juif belge.


Alors que le cimetière juif est enfin une réalité, les Juifs d’Arlon se lancent dans une nouvelle entreprise : la construction d’une synagogue. Forte de plus de 130 personnes, la communauté peine à trouver un local adapté pour le culte. C’est pourquoi, en septembre 1860, elle annonce au ministre de la justice qu’elle souhaite construire un temple. De nombreuses négociations débutent alors avec la Ville, la Province et l’Etat concernant le lieu où sera établi la synagogue, les plans de l’édifice ainsi que le degré de participation financière de chaque partie. Les travaux commencent en janvier 1864, financés, pour plus d’un tiers, par des souscriptions privées, près d’un tiers par le Ministre de la Justice et le dernier tiers par la Ville et la Province. Le 21 septembre 1865, une cérémonie a lieu pour célébrer la prise de possession de la synagogue, puis l’inauguration officielle est organisée le 16 décembre 1866, bien qu’elle ne soit pas encore meublée. L’ameublement prendra plusieurs années et sera terminé en 1878. En 1874, « les Dames Israélites » offrent un parokhet en velours rouge, un rideau dissimulant les portes de l’Arche renfermant les rouleaux de la Torah. Il est conservé actuellement au Musée Juif de Belgique. Cette synagogue est la première construite en Belgique, et, pour la première fois, avec des fonds des autorités communales. Par la suite, les Communautés de Bruxelles et d’Anvers écriront à leurs coreligionnaires d’Arlon pour profiter de leur expérience et demander, à leur tour, des aides financières à leur commune et à l’Etat belge pour construire leur synagogue.


A cette époque, la communauté juive représente 2 % de la population d’Arlon, un pourcentage très élevé si on le compare à Bruxelles et Anvers où les Juifs ne représentent, à la même période, que 0,4 et 0,3 % de la population. Il existe un restaurant kasher et un professeur de religion israélite enseigne à l’Athénée. C’est en 1867 que la Communauté recrute Abraham Ounger comme ministre officiant, il a à peine 20 ans. Pendant plus de quarante années, il exercera toutes les fonctions liées au culte : il dirigera l’office quotidien à la synagogue, sera professeur de religion à l’Athénée Royal, il enseignera la religion aux enfants juifs en dehors de l’école et il sera également shohet, habilité à abattre les animaux selon le rite.


A l’aube du XXème siècle, la population juive du sud de la province du Luxembourg vit prospère et bien intégrée à la vie locale à laquelle elle participe  : un membre de la Communauté, M. Fribourg, est même élu, puis nommé échevin. Un des facteurs d’intégration est probablement le fait qu’à Arlon la population parle le luxembourgeois, une langue germanique. Les Juifs arrivant donc de France et d’Allemagne, parlant yiddish, comprennent rapidement la langue locale. Nous avons trouvé peu de manifestations d’antisémitisme, la plus notable étant, en 1845, celle d’un prêtre enseignant la religion catholique à l’Athénée royal reprenant des accusations de meurtre rituel. Rapidement, le Consistoire Central israélite réagit auprès du Ministère de l’Intérieur et le professeur se rétracte officiellement. Il se justifie en disant que certains enfants avaient du mal interpréter ses paroles, que jamais il n’avait pensé que les Juifs pratiquaient le meurtre rituel.


La Première Guerre mondiale et l’entre-deux guerres


En 1912, Abraham Ounger ayant pris sa retraite, il est remplacé par Lucien Behr, avec qui une autre époque commence. Le siècle débute avec la Première Guerre mondiale. Durant cette période, la vie des membres de la communauté, ainsi que celle de tous les Arlonais, est bouleversée et, comme tous les citoyens belges, les Juifs participent à la guerre. Selon Mariette Jacob que nous avons interviewée en 2005, son père avait été désigné, par le bourgmestre de l’époque, responsable de l’approvisionnement en viande de la ville. Le bourgmestre avait ainsi permis à Paquin Jacob de ne pas devoir partir se battre. Dans le Rapport de l’Assemblée Générale des membres effectifs de la Communauté de Bruxelles, publié le 18 avril 1920 par la Communauté, en page 25 on peut lire, à propos de la communauté juive d’Arlon : « La communauté d’Arlon a traversé paisiblement les années de guerre. Elle est composée de peu d’éléments, mais tous très attachés au culte. Les services religieux se célèbrent régulièrement toutes les semaines, avec la même fréquentation qu’aux jours de fête. »


Durant l’entre-deux guerres, la vie de la communauté se poursuit simplement. Beaucoup de jeunes quittent Arlon en se mariant à des coreligionnaires bruxellois, luxembourgeois ou français et préfèrent s’installer dans des plus grandes villes. D’autres contractent des mariages mixtes. Mais ces départs sont en partie contrebalancés par l’arrivée de Juifs fuyant les pays de l’Est, dont la Russie, puis l’Allemagne. Mais ces immigrés sont, pour la plupart, de passages et peu s’installent durablement. A la veille de la guerre, alors que les réfugiés allemands étaient reconduits à la frontière par la police, certains membres de la communauté, dont leur président Max Levy, organisent des filières clandestines pour les aider à passer la frontière et se rendre à Anvers. Mariette Jacob, née en 1921, se souvient d’une enfance heureuse en tant que Juive à Arlon, même si elle nous a confié avoir fait à quelques reprises l’objet d’insultes antisémites de la part de certains enfants. N’osant pas répondre, c’est sa meilleure amie, non juive, qui la défendait. Une enfance heureuse qui s’arrête net le 10 mai 1940, quand les premiers Allemands entrent à Arlon. Elle fuit alors avec sa mère vers la France, laissant tout derrière elle.


La Seconde Guerre mondiale


En 1940, la police recense 98 Juifs dans la région, dont 58 Belges. Les premières ordonnances antijuives sont prises dès le 23 octobre 1940 avec l’interdiction de l’abattage rituel, puis, le 28 novembre, la création d’un registre des Juifs. Trente-six fiches sont établies. Les mesures antisémites se succèdent, comme, par exemple, en mars 1942, la décision prise par le Collège des bourgmestre et échevins de débaptiser la place Camille Cerf, du nom d’un journaliste israélite arlonais décédé en 1936. Quelques années plus tard, c’est la rue de la synagogue qui sera renommée “rue des Tanneurs”. Enfin, le 27 juillet 1942, les premières convocations sont envoyées aux Juifs, d’abord les non belges, qui sont requis de se rendre à la Caserne Dossin à Malines. De peur d’avoir des problèmes, ils s’exécutent et prennent le train vers Malines le 12 août et ne donneront plus de nouvelles. Puis, le 7 avril 1943, au matin, sans avertissement préalable, les Juifs d’origine étrangère encore à Arlon, dont le ministre officiant Lucien Behr qui a gardé sa nationalité française, sont raflés. Jean Marie Triffaux raconte l’événement dans son ouvrage consacré à la Seconde Guerre mondiale : « Alors qu’Arlon s’éveille, la nouvelle de l’arrestation du ‘rabbin’ et d’une partie des israélites arlonais se répand comme une traînée de poudre. Une foule se rassemble devant l’entrée de la cour de l’hôtel du Nord où siège la Feldgendarmerie. Elle manifeste sa sympathie aux prisonniers qui attendent.(…) Quand le taxi démarre pour rejoindre la gare, Lucien Behr, couvert de son taleth, bénit la population belge. C’est la dernière image que les Arlonais conservent de lui. […] Quelques jours plus tard, un israélite […] de passage à Arlon raconte qu’à la caserne Dossin, un vieillard rend visite aux malades et aux découragés. Il précise qu’il s’agit du ‘père Behr’ ». Il sera déporté à bord du XXème convoi. Une seule jeune fille, arrêtée ce jour-là à Arlon, survivra à Auschwitz. Il s’agit d’une apatride, Maud Libis. Dans les mois qui suivent, les Juifs belges restés à Arlon entrent presque tous dans la clandestinité, aidés par de nombreuses familles catholiques de la province. Et toutes les maisons israélites, vides maintenant, sont réquisitionnées par l’occupant. La synagogue, quant à elle, est transformée en dépôt de fourrage. C’est le concierge non juif du bâtiment qui sauvera les rouleaux de la Torah en les cachant sous son lit. Ainsi, grâce à des rénovations régulières, ce sont toujours les mêmes rouleaux qui sont utilisés par les fidèles depuis 1865.


Après la guerre, peu de Juifs reviendront. Ceux qui rentreront à la maison trouveront leur maison pillée, il ne leur restera rien et les blessures des rescapés seront profondes.


Après la guerre


Au lendemain de la guerre, la Communauté se reconstruit doucement mais ne retrouvera jamais son faste d’avant-guerre. Peu à peu, ses membres reprennent leur métier de marchands de bestiaux ou de commerçants.


Depuis les années 80, c’est Jean-Claude Jacob qui devient ministre officiant. Depuis plus de 30 ans, il voit la population juive de la ville vieillir et se dépeupler. Actuellement, elle se compose d’une trentaine de personnes. Pourtant, c’est une communauté active qui célèbre les offices religieux, organise différentes activités culturelles et préserve l’histoire de sa communauté.


En 2005, la Région Wallonne classe la synagogue, propriété de la ville d’Arlon. Des grands travaux de rénovation sont planifiés alors pour la remettre à neuf mais la recherche de financement prend du temps. En 2013, Jean-Claude Jacob nous confiait que les rapports entre les différentes communautés religieuses de la ville étaient excellents, qu’elles organisaient régulièrement des événements communs, dont, à l’occasion de la Fête Nationale, le service religieux à l’Eglise Saint Martin. Alors que les travaux pour la rénovation de la synagogue sont à nouveau postposés, la presse se fait écho d’une belle preuve d’amitié entre Arlonais de toutes confessions. En effet, en février 2015, après la prière du vendredi, la communauté musulmane de la ville organise en son sein une collecte pour participer aux frais de restauration du lieu de culte juif. Elle récolte alors 2405 euros que l’Association des musulmans d’Arlon offre à l’issue d’une table ronde sur le vivre-ensemble réunissant des catholiques, des protestants, des juifs, des laïcs et des musulmans. Ils s’expliquent en disant que la communauté juive les avait aidés dans le passé, alors qu’eux cherchaient un lieu pour prier. Cette belle histoire est alors relayée par les médias belges et étrangers dont ceux d’Israël, du Vatican et des Etats-Unis. Par exemple, Le Monde qui titre dans son édition du 26 mars 2015 : « Le ‘geste insolite’ de musulmans wallons pour sauver une synagogue ».


Après plus de deux siècles d’histoire riche, on le voit, la population juive d’Arlon est toujours vivante et constitue une partie intégrante de la région, apportant avec ses différences une véritable valeur ajoutée. Elle est un exemple d’intégration réussie qui a toujours su éviter le piège de l’assimilation.

Pour en savoir plus :

Angélique Burnotte, Juifs en Pays d’Arlon. Histoire d’une communauté au XIXe siècle, Didier Devillez éditeur, 2005 - 141 pages

Jean-Marie Triffaux, Arlon 1939-45. De la mobilisation à la répression, Arlon, 2003.


Première parution dans le Shofar n°370 (juin 2017)

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