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Léonard Cohen : le sacré au bout des lèvres

Rédigé par Aurélie Collart (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Léonard Cohen possédait une voix dont on se souviendra longtemps. Tantôt comparé à un prophète, tantôt décrit comme le « poète lauréat du pessimisme », le « marchand de désespoir » ou le « parrain de la tristesse », ses chansons évoquaient, à maintes reprises, par leur rythme et leurs paroles, la liturgie synagogale, témoignages d’une éducation fondée sur le judaïsme.


Leonard Cohen en concert à Ramat Gan en 2009 (c) Marko/Flash90.
Une enfance bercée de judaïsme

Léonard voit le jour au Québec, en 1934, dans une famille d’origine polonaise fortement ancrée dans la communauté juive. Sa mère chante en russe et en yiddish. Son père, Nathan Cohen, tailleur et propriétaire d’un magasin de vêtements, publie le journal The Jewish Times. Il décède alors que son fils n’a que neuf ans. Léonard écrit alors son premier poème, qu’il cache dans un nœud papillon et enterre dans son jardin.


Son grand-père maternel, Solomon Klinitsky-Klein, un rabbin originaire de Lituanie est directeur d’une école talmudique et participe à la fondation d’un grand nombre d’institutions sionistes et juives de Montréal. Quant à son grand-père paternel, Lyon Cohen, il est le premier président du Congrès juif canadien et dirige la communauté juive de Montréal, riche de 40 000 âmes. Il fonde également le Canadian Jewish Times, le premier journal juif publié en anglais au Canada, et rédige un thesaurus du Talmud. Il est d’ailleurs connu sous le nom de « Sar HaDikdukim », le prince des grammairiens. 


L’enfance de Léonard est donc rythmée par la tradition juive. Sa famille célèbre le Shabbat et la plupart des cérémonies et fêtes juives. Le jeune garçon se rend régulièrement à la synagogue, présidée par son grand-père Lyon Cohen. Il apprend très tôt la signification de son nom, Cohen, lequel l’érige en tant que descendant des anciens prêtres du Temple, avant sa destruction. Un héritage qui le poursuivra durant toute sa vie. 


Léonard Cohen, poète et romancier

En 1951, Léonard entre à l’Université McGill de Montréal. Il découvre Garcia Lorca et se passionne pour sa poésie. Peu de temps après, il publie ses premiers poèmes personnels dans une revue d’étudiants. Cinq ans plus tard, il fait éditer son premier recueil de poésie, Let Us Compare Mythologies. Grâce à une bourse pour les étudiants, il part poursuivre ses études à Londres, où il fait l’acquisition d’un imperméable bleu Burberry, attribut emblématique de son style vestimentaire. Une nouvelle aventure commence lorsqu’il s’installe sur une île grecque en 1960, l’île d’Hydra, une parcelle de terre dépourvue de voitures, d’eau courante et d’électricité où cohabite toute une bande d’artistes anglo-saxons. Léonard y achète une maison dont il ne se séparera qu’après l’âge de 40 ans. Il y écrit d’abord son second recueil de poésie,The Spice-Box Of Earth, en 1961, à l’âge de 27 ans, une œuvre qui l’amènera à se faire connaître dans le milieu de la poésie, notamment au sein des cercles de poètes canadiens. Il publie, en outre, deux autres recueils de poésie : Flowers for Hitler, en 1964 et Parasites of Heaven, en 1966.


Les poèmes de Léonard Cohen traitent de sujets aussi variés que la religion, l’amour, le sexe, l’humour ou la Shoah. Dans son second ouvrage, The Spice Box of Earth, les allusions à la Torah et aux coutumes juives foisonnent. Il parle du Shabbat, du roi David et de Bathsheba, du Messie, ou encore du lien entre les Juifs et l’Égypte. Souvent, il utilise aussi l’univers de la mythologie grecque et des contes au service de sa poésie. 


Facette bien moins connue de l’artiste, mais tout aussi remarquable, Léonard Cohen est également l’auteur de deux romans : « Jeux de Dames » (The Favorite Game), en 1963, et, trois ans plus tard, « Les perdants magnifiques » (Beautiful Losers). Le premier est un roman d’apprentissage (Bildungsroman) semi-autobiographique traitant de la recherche d’identité d’un jeune homme à travers l’écriture. Cohen y raconte une histoire d’amour baignée d’une atmosphère nostalgique. Le second livre, par contre, Beautiful Losers, est un AntiBildungsroman, un roman d’apprentissage, aussi, mais dans lequel le protagoniste échoue dans sa quête et où l’auteur détruit l’identité de ses personnages principaux. Lors de sa sortie, l’ouvrage fait scandale. Il est décrit par un critique du Toronto Daily Star comme le livre « le plus révoltant jamais écrit au

Canada ». Lors de la réédition des deux livres de Cohen en 2002, le journaliste et écrivain français Marc Weitzmann tente de résumer la trame de Beautiful Losers comme suit :


« On y voit un narrateur habitant Montréal obsédé par le souvenir de sa femme Edith, suicidée dans une cage d’ascenseur, et tyrannisé par l’amant de cette dernière, le mystérieux et méphistophélique F. (qui a initié l’épouse du narrateur aux joies du vibromasseur et à la masturbation des oreilles). (…)  Récit bourgeois d’un ménage à trois, biographie romancée d’une sainte historique, considérations hallucinées sur la drogue, Dieu, la culture pop, la guerre d’Espagne, les orgies et les Juifs, bref, l’univers de Cohen —, le cadre romanesque explosant à mesure, en poèmes, sketches, dialogues, prières. Aujourd’hui, Les Perdants magnifiques reste comme un pur joyau de

pop-culture, parfaitement déjanté. » 


Léonard Cohen, le musicien

Adolescent, Léonard se passionne pour le flamenco et la musique country. C’est à cette époque qu’il commence à apprendre la guitare. En 1952, il forme les Buckskin Boys (Les garçons à la peau de daim), un groupe de musique d’inspiration country folk. 


Lorsqu’il habite sur l’île grecque de Hydra, il se rend compte que la poésie ne lui permettra pas de gagner sa vie correctement. Il décide alors de devenir chanteur. C’est pourquoi, en 1966, il quitte son île et s’envole pour New York. Un an plus tard, il sort son premier album, The Songs of Leonard Cohen. Il compose principalement autour de thèmes liés à l’amour, à la passion, au sexe, aux relations humaines et à la religion. Il rencontre également Suzanne Elrod, avec qui il aura deux enfants et une relation pour le moins compliquée. 


Il sort ensuite deux autres disques : Songs from a Room, en 1969, et Songs of Love And Hate, en 1971 : des textes chargés de références religieuses, des rythmes folk épurés et une voix grave pour un rendu des plus intimistes et spirituels.


Léonard Cohen en 1988.

Au cours des années 1970, il diversifie sa musique en s’inspirant de musique pop, de cabaret et de rythmes du monde. Il se fait accompagner de synthétiseurs et de choristes. Cependant, il souffre de dépression chronique, une maladie dont il ne fera jamais de secret, et est forcé de s’éloigner régulièrement des devants de la scène. 


Les années 80 signent un renouveau pour l’artiste qui retrouve une popularité un peu perdue. Son album de 1984, Various Positions, sur lequel on peut entendre la célèbre chanson Hallelujah, est agrémenté de sons plus rock et populaires. 


En 1992, Cohen se retire totalement dans un monastère bouddhiste non loin de Los Angeles où il demeurera pendant cinq ans. Dans les années 2000, il revient avec deux nouveaux albums, Ten New Songs et Dear Heather, ainsi qu’un nouveau recueil de poèmes.


Suite à une mauvaise gestion financière, il se retrouve ruiné à un âge déjà avancé et est amené à reprendre de longues tournées. Il sort également deux derniers albums, Old Ideas, en 2012, et Popular Problems, en 2014. Il est alors âgé de quatre-vingts ans.


Léonard Cohen : juif et bouddhiste

Bien qu’élevé dans la tradition juive et pratiquant — il respecte le shabbat même lors de ses tournées, célèbre la plupart des fêtes juives et considère l’Ancien Testament comme le livre le plus important de sa vie —, Léonard est préoccupé par l’évolution du judaïsme. Dans son roman semi-autobiographique The Favorite Game (1963), il fait part, à travers son personnage principal, Lawrence Breavman, de sa déception envers sa religion :


« Il avait cru que ses grands-oncles, dans leurs vêtements sombres étaient les princes d’une fraternité d’élite. Il avait pensé que la synagogue était leur lieu de purification… Mais il avait appris à comprendre qu’aucun d’entre eux n’était intéressé par ces choses. Ils étaient fiers de leur succès financier et communautaire. Ils aimaient être les premiers, être respectés, s’asseoir près de l’autel, être appelés à la Torah. (…) Ils ne semblaient pas réaliser à quel point la cérémonie était fragile. Ils y participaient aveuglément, comme si elle durerait toujours. » Dans son roman, Léonard Cohen plaide pour un renouveau du judaïsme : « La belle mélodie s’envolait, proclamant que la Loi était un arbre de vie et un chemin vers la paix. Ne pouvaient-il voir à quel point tout cela devait être alimenté ? »


Ses questionnements par rapport au judaïsme l’amènent à s’intéresser à la scientologie avant de devenir moine bouddhiste. Il affirme, cependant, qu’il n’a jamais cessé de se considérer comme un juif. Il déclare : « Je n’ai jamais oublié que je suis juif et qu’en cas de crise, je répondrai présent. Je suis impliqué dans la survie du peuple juif. » De plus, selon lui, il n’y a pas d’incompatibilité entre les deux traditions : « Dans la tradition du zen que j’ai pratiqué, il n’y a pas de service de prière et il n’y a pas d’affirmation de déité. Donc, théologiquement, il n’y a pas d’opposition aux croyances juives. » 


Léonard Cohen entretient un rapport étroit et affectif avec Israël. Il s’y rend souvent lors de ses tournées, mais déplore son côté ultra-militarisé. Durant la Guerre de Kippour, en 1973, il organise un concert pour les troupes israéliennes. Autre anecdote : en 2009, un mouvement en faveur du boycott d’Israël tente de le convaincre d’annuler son concert. A la place, il offre ses gains — dont il avait pourtant bien besoin — à une organisation luttant pour le dialogue entre Palestiniens et Israéliens. 


D’autre part, en plus de l’héritage juif qui transpire de ses écrits et de l’inspiration qu’il retire de la tradition bouddhiste zen, le chanteur ajoute des éléments du christianisme, une religion qu’il connaît notamment grâce à sa nounou, Mary, une Irlandaise catholique qu’il accompagnait d’ailleurs parfois à l’Église.


Le divin en chanson

Un chanteur élégiaque : c’est ainsi que Léonard se décrit lui-même en 1979, en référence à son emprunt, pour sa musique, du rythme des chants synagogaux accompagnés de chœurs angéliques. Il affirme également que la prière est son

« langage naturel ».


Dans ses poèmes et dans les textes de ses chansons, on trouve de nombreuses allusions au Premier Testament, à la liturgie juive et aux thèmes bibliques. Il a régulièrement recours au champ lexical de la prière et du divin. Cependant, son art reste accessible à tous, voire universel, car il ne verse jamais dans le dogmatisme. Un autre thème qui revient souvent dans l’œuvre de Cohen est celui de l’exil. « Je n’ai nulle part où aller », avoue-t-il dans son premier recueil. Un sentiment d’exil qui le mènera vers une longue quête spirituelle ne se terminant qu’à sa mort, le 8 novembre 2016, à l’âge de 82 ans. Deux jours plus tard, il sera enterré dans le cimetière juif de la congrégation Shaar Hashomayim, où une grande partie de sa famille repose déjà. 


Dans le poème n° 50 de son Book of Mercy, intitulé « I lost my way, I forgot… », il fait référence au nom de Dieu : 

« Je me suis perdu, j’ai oublié d’appeler ton Nom. (…) Mais tu es ici. Tu as toujours été ici. Le monde n’est qu’oubli (…), mais ton nom unifie le cœur, et le monde est élevé à sa place. Béni soit celui qui attend le tournant dans le cœur du voyageur. »


Le champ lexical de la religion se retrouve évidemment dans ses chansons. Dans le premier tube de l’artiste, « Suzanne », il évoque Jésus, probablement le plus célèbre parmi les juifs, lequel « était brisé, bien avant que le ciel ne s’ouvre. Abandonné, presque humain, il a coulé sous votre sagesse comme une pierre. » Il parle encore de Jésus dans « Under The Spell of a Stranger », où il chante : « Je suis le petit Juif qui a écrit la Bible. »


Dans « Hallelujah », l’artiste fait référence aux Psaumes, aux prophètes juifs et à d’autres personnages bibliques, de Samson au roi David. Cette chanson reprise de nombreuses fois, peut-être même la plus célèbre du chanteur, commence par ces vers: 


« J’ai appris qu’il existait un accord secret Que David jouait, et Dieu aimait Mais tu n’aimes pas vraiment la musique, non ? »

Le deuxième couplet fait allusion à David qui, du haut d’un toit, admire Batsheva, sa future épouse, alors qu’elle prend un bain, ainsi qu’à Samson et Dalila.


« Who By Fire », une autre œuvre célèbre de Cohen, n’est autre que l’adaptation, presque mot pour mot, de « Unetaneh Tokef », une prière essentielle des grandes fêtes juives racontant Yom Kippour, le Jour Redoutable. Le verset évoque, pour l’année à venir, la vie des gens, leur mort, leurs succès et leurs souffrances. 


« Et qui par le feu, qui par l’eau qui dans la lumière, qui dans la nuit qui par grande épreuve, qui par jugement ordinaire qui en ton joli, joli mois de mai qui par très lente déchéance et qui, dois-je le dire, appelle ? »


Dans l’une des dernières chansons de Cohen, « You Want It Darker », le chanteur aborde sa préparation à la mort. La judéité de Cohen ne peut pas être mise en doute. Le chœur chante : « Hineni, je suis prêt mon Dieu. » Hineni signifie en hébreu « je suis là ». C’est un rappel des paroles d’Abraham lorsqu’il répond à Dieu alors qu’il lui demande de sacrifier son fils Isaac. C’est aussi le nom d’une prière de Rosh Hashanah qui traite de la modestie et de la préparation. De plus, l’allusion au Kaddish, la prière du deuil, résonne de manière évidente lorsqu’il chante : 


« Magnifiée, sanctifiée par le saint nom Villipendé, crucifié par le corps humain Un million de bougies brûlent pour une aide qui ne vient jamais Tu le veux plus sombre, nous tuons la flamme. »


Dans une autre de ses chansons, The Story of Isaac, Léonard Cohen questionne la moralité de l’histoire du sacrifice d’Isaac, à qui il donne la parole :


« Toi qui te tiens devant eux maintenant Tes hachettes émoussées et sanglantes Tu n’étais pas là avant Quand je gisais sur une montagne Et que la main de mon père tremblait De la beauté du verbe Et si maintenant tu m’appelles frère Pardonne-moi si je m’enquiers En vertu de quelle volonté Quand tout cela tombera en poussière S’il le faut je vous tuerai Si je le peux je vous aiderai. »


Dans Anthem, l’artiste chante encore : « Il y a une faille en toute chose ; c’est par là qu’entre la lumière. » Bien que cette évocation de la lumière ne soit pas forcément une allusion au judaïsme, on notera tout de même l’importance de la lumière dans la tradition juive. Hannukah n’est-elle autre que la fête des lumières ? 


Conclusion 

Georgianna Orsini (Sherman de son nom de jeune fille), ou Annie, comme l’appelait Léonard, fut le premier amour de l’artiste. Dans son livre An imperfect lover. Poems on watercolours (« Un amant imparfait »), publié en 2004, elle décrit Léonard comme un

« Juif errant », un « nomade » pour qui « l’amour était un fardeau trop lourd ». Une description juste de l’homme dont la judéité a transcendé l’œuvre durant toute sa carrière, la poésie et ses accords s’envolant en harmonie pour atteindre des sommets spirituels.


N.B. : Le livre de Dominique Cerbelaud, Leonard Cohen et son dieu (2018) s’attèle à analyser de manière plus détaillée le corpus des chansons de Cohen à travers le prisme de la religion . L’auteur y dévoile les allusions de l’artiste au bouddhisme, à l’islam, aux récits bibliques, à Jésus, à la liturgie juive (fêtes de Pessah et de Yom Kippour) ainsi qu’à la mystique juive.


Première publication dans La Centrale (n°356, juillet 2020).



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