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Joann Sfar : Parler au monde, parler de l’homme

Rédigé par Sarah Borensztein, secrétaire de rédaction et maquettiste de La Centrale.


Il est de ceux que l’on peut qualifier d’artistes complets. Dessinateur de bandes-dessinées, illustrateur, romancier et, même, réalisateur, Joann Sfar est, à n’en point douter, un conteur d’histoires et aucun support ne semble le freiner. S’il est surtout connu pour son trait de crayon reconnaissable entre mille et pour son chef-d’œuvre d’animation (initialement bande-dessinée), Le Chat du rabbin, il nous a, par ailleurs, démontré que ses talents de réalisateur cinéma étaient, eux aussi, indéniables.


Joann Sfar, Le Livre sur la Place, 2015 - (c) ActuaLitté.

Sa bibliographie a de quoi faire tourner de l’œil : plus de 120 bandes-dessinées, auxquelles s’ajoutent plus d’une vingtaine de livres où se croisent romans, essais, livres illustrés, autobiographies et même, satires politiques. Mais quand on étudie le mouvement, le 7e art n’est jamais loin. Ainsi lui doit-on également un long-métrage d’animation (une adaptation virtuose de son Chat du rabbin) et deux films avec acteurs de chair et de sang : Gainsbourg, vie héroïque, conte musical retraçant tout en poésie la vie du célèbre chanteur, et La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, roman de Sébastien Japrisot qui avait déjà fait l’objet d’une adaptation dans les années 70. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’auteur-dessinateur-illustrateur-réalisateur de 48 ans ait été promu au grade d’Officier de l’ordre des Arts et des Lettres le 16 janvier 2014, et nommé Chevalier de la Légion d’honneur en mars 2016.


Né à Nice en 1971, Joann Sfar grandit dans une famille juive à la fois algérienne et ukrainienne. De ce mélange atypique, sortira un artiste complexe dont l’œuvre est, à la fois, subtile, sombre et très joliment naïve.

Après obtention d’une maîtrise en Philosophie à l’université de Nice et une formation à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris, le futur maître du célèbre chat parlant voit paraître son premier album de bande-dessinée : Noyé le poisson (1994), l’histoire d’un poisson rouge qui ne supporte pas d’être enfermé dans un bocal.


Dès lors, la production prolifique du dessinateur sera petit à petit exposée à la vue du grand public. De son propre aveu, assoiffé de dessin, l’artiste semble manier son crayon comme il respire. Publiant régulièrement sur les réseaux sociaux, l’artiste dessine, d’ailleurs, quotidiennement depuis le début du confinement actuel en France, et poste les aventures d’Aspirine (une vampire figée dans un corps de 17 ans, héroïne de deux albums BD éponymes) et d’autres personnages horrifiques de son cru sur sa page Facebook. Ainsi imagine-t-il Aspirine et sa sœur Josacine privées, elles aussi, de liberté, en raison du confinement. Le monde des monstres, vivant en parallèle de celui des humains, doit donc faire face au même isolement, aux mêmes inégalités sociales. Certains monstres vivent dans des manoirs, d’autres dans de petits appartements insalubres, les vampires craignent de se contaminer en attaquant un humain infecté, tandis qu’une ogresse mangeuse d’enfants se plaint de ne plus trouver un seul rejeton à se mettre sous la dent, puisque les crèches et les écoles sont fermées ! Joann Sfar adore l’univers fantastique et les films (classiques) d’horreur, mais ses monstres à lui font rarement peur, tant ils sont étrangement humains…


Aspirine, Tome 1 (2018).


Chaque dessin a son propre moment


Lorsqu’il ne conçoit pas la trame, l’auteur revisite des œuvres déjà bien connues et leur fait honneur, notamment avec sa vision du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Travail qui lui aura inspiré, en septembre 2008, un autre exercice de style très intéressant (co-organisé par le magazine BoDoï, la Fnac, les éditions Gallimard et le Festival d’Angoulême) : une illustration en temps réel, à l’encre de Chine et l’aquarelle, d’une lecture publique du célèbre roman par l’acteur François Morel, aussi connu pour être la voix du Chat du rabbin ; le tout accompagné de musiciens (Frédéric Deville et Yom). Passer après l’extraordinaire Gérard Philipe relevait d’une gageure, mais la voix douce et, surtout, le ton enfantin, naïf de Morel, conviennent parfaitement à l’univers graphique de Sfar.


«concerts de dessins», 2008 - (c) du9

Le style inimitable de ce dernier se caractérise par des variations surprenantes au fil des pages ; un personnage, de prime abord beau et élégant, peut devenir difforme voire glauque cinq pages plus loin, avant de retrouver ses doux traits en page 7. Un genre perturbant (qui transparaît d’autant plus lorsque le dessinateur passe au support du grand écran) auquel on s’habitue très vite car il permet de faire vivre l’album ou le livre en ne l’enfermant pas dans des constructions figées. On est à l’opposé de la bande-dessinée classique, presque « industrielle », où les dessins se suivent et se ressemblent, installant le lecteur dans une sorte de confort. Ici, chaque dessin a sa propre vie, son propre moment.


La place fondamentale de la peinture


Comme l’indiquait déjà cette lecture dessinée du Petit Prince, la peinture semble également occuper une place importante chez Sfar. Ainsi, en 2016, il sort Fin de la parenthèse, une étrange bande-dessinée suivant l’expérience mystique d’un artiste, Seabearstein, qui tente de faire revivre Salvador Dali, cryogénisé dans le plus grand secret à Paris, où il repose depuis des années. Pour ce faire, celui-ci se lance dans des mises en scène et expériences farfelues avec quatre modèles, des mannequins haute-couture qui vont l’aider à reconstituer, revisiter les grandes œuvres du Maître.

Autour de la sortie de cet album un peu fou, s’est constituée une exposition temporaire au Musée Dali, à Paris, titrée « Une Seconde avant l’éveil », où s’entremêlaient les planches de Sfar, des reproductions de grande taille de certains dessins ou citations de la BD, des sculptures surréalistes de Dali, ainsi que des créations de Schiaparelli, avec qui ce dernier avait collaboré.


Exposition « Une Seconde avant l’éveil », Paris, 2016 - (c) Sarah Borensztein.

Six ans plus tôt, déjà, dans son conte sur la vie de Gainsbourg, le réalisateur Sfar accordait une place importante et fondamentale à la peinture dans le parcours du chanteur français. Le double diabolique, La Gueule (monstre difforme fait de costumes et d’images de synthèse qui représentait une sorte de caricature tridimensionnelle et antisémite de Gainsbarre), qui suivait ce dernier partout était même posé en responsable de son abandon de la peinture au profit de la chanson – l’art « mineur » qu’évoquait Gainsbourg lui-même dans l’émission Apostrophes du 26 décembre 1986.


En 2010 et 2011, c’est le dessinateur Sfar qui sortait deux volets d’une autre bande-dessinée, Chagall en Russie, un conte portant sur la jeunesse (fictionnelle) du célèbre peintre. Un nouveau biais brillant pour traiter l’art et la bêtise humaine. Mais à y regarder de plus près, ce cher Chagall avait déjà servi d'inspiration dans une création précédente...


Instrument de propagande ou capture de la beauté


En effet, dans son œuvre Le Chat du rabbin (l’histoire d’un chat qui se met à parler et exige de faire sa Bar Mitsvah, avant d’être embarqué dans un voyage aux confins de l’Afrique), Sfar prend un jeune peintre russe comme l’un de ses personnages centraux. Ce dernier nous offre, notamment, un bel échange avec le Chat qui ne comprend pas bien cette étrange passion. Tout au long du périple, l’artiste russe tente de communiquer avec les étrangers par l’intermédiaire du dessin, se heurtant à diverses formes de fanatismes, d'hermétisme à l'art ou de fermeture d’esprit : des Juifs et des musulmans qui considèrent le portrait comme un blasphème, ou encore, un colon européen qui se pose en anthropologue douteux de la « physionomie du nègre ». L’idée persistante étant que l’art constitue un merveilleux médium d’expression mais ne peut, malheureusement, résoudre tous les conflits et peut même, au contraire, devenir le triste instrument de propagande d’idées nauséabondes, telles la théorisation du racisme ou de l’antisémitisme. La nuance doit être décelée, comprise, intégrée. Le jeune peintre, lui, y voit un outil pour capturer la beauté des lieux et des êtres, un moyen de conter son histoire personnelle et son parcours ou de montrer sa gratitude, un biais de communication qui transcende les barrières de la langue et de la culture, le dialogue dans sa forme la plus pure.


Cependant, de la même façon que notre idéaliste russe se heurte aux concepts répugnants de l'anthropologue en herbe, le petit Lucien Ginsburg de Gainsbourg, vie héroïque est frappé de plein fouet par la représentation chimérique du Juif sous l'occupation allemande. Image qui ne cessera de le hanter tout au long de son existence (d’où l’aspect de son alter-ego en images de synthèse), lui, le Juif amoureux des arts, de la peinture, du dessin... L'art pour l'art, pour la recherche du beau, l'art pour dialogue, l'art pour les idées... Mais quelles idées ? La tension entre toutes ces propositions et questionnements se pose, se noue, se défait, s'entremêle.

Décortiquer cette problématique nous apparaît aujourd’hui d’autant plus nécessaire, dans une époque où il nous a été démontré qu’un simple dessin peut déchaîner des torrents de haine et de violence, là où il ne visait qu’à dédramatiser les tragédies et entretenir la réflexion et le débat.


Le drame survient dans les pensées totalitaires. Ceux qui s’arrêteront à la forme pour interdire un dessin dont le fond allait bien au-delà de son image, procèdent du même esprit que les auteurs et commanditaires des odieux croquis « scientifiques » de la morphologie africaine, ou de la propagande antisémite du IIIe Reich. Leur vision de l’art est biaisée.


Du judaïsme à Charlie Hebdo


Pour autant, il semble clair pour Sfar que l’art doit servir à crever des abcès, à parler des sujets qui nous minent et tuent notre empathie, tuent la fraternité de notre condition humaine. Les religions ont ainsi une place prédominante dans le travail de l’artiste et la rencontre des cultures dans ses récits donne souvent lieu à de délicieux moments ou violence et stupidité finissent par laisser place à la douceur et à l’humour.


Thématique importante, bien sûr, la judéité dans ses multiples formes, qui se manifestent, notamment, dans ses deux œuvres les plus célèbres : le judaïsme pieux mais ouvert et aimant du rabbin Sfar dans Le Chat du Rabbin, le judaïsme très (trop ?) conservateur, rigide et fermé de son maître, les divergences entre sépharades et ashkénazes (ainsi que l’intolérance et le rejet qui peuvent en découler) ou encore, le judaïsme identitaire meurtri par la tragédie du nazisme, que l’on retrouve en la personne de Serge Gainsbourg. Les religions et leurs excès sont source de questionnement voire de colère chez le dessinateur qui n’hésite pas à les malmener, malgré une infinie tendresse pour ses racines et sa culture, ainsi que pour l’être humain au sens large. Ce n’est donc sans doute pas un hasard si, en 2004-2005, il a tenu une petite rubrique au sein de… Charlie Hebdo.


Toutefois, Sfar semble rester un optimiste et croire en la bonté qui peut se trouver en chaque religion, en chaque homme. Cette conviction se matérialise, notamment, dans une scène marquante de son film d’animation, où le cheikh Mohammed Sfar (qui est de la même famille que le rabbin) brise le quatrième mur en plein milieu d’un dialogue pour s’adresser directement au spectateur : « Je ne supporte pas qu’un gamin en colère vienne me donner des leçons de religion ! Croyez-moi, notre dieu n’est pas haineux, il aime la science et les arts, il n’est jamais aussi heureux que lorsque ses enfants sont paisibles. Quel dommage qu’il laisse tant d’ignorants parler en son nom…»


« J’ai voulu de toutes mes forces un Kippour à la synagogue avec mon papa. »


L’esprit Charlie chevillé au corps, Joann Sfar aime taquiner le Bon D. et blasphémer (son Chat lui a, d’ailleurs, été fort utile dans ce domaine). Pour autant, s’il aime tourner en ridicule les « barbus » de toutes les obédiences, jamais il ne ridiculise les croyants en tant que tels. Son athéisme ne l’empêche pas d’éprouver compassion et empathie pour ce besoin humain de croire, ainsi qu’un attachement indéniable aux traditions religieuses de sa famille.


À la mort de son père, en 2015, le dessinateur avait publié, sur son blog du HuffingtonPost, un très émouvant billet illustré intitulé Mon père, Kippour et la capoeira. « Il me semblait que je n’avais pas été assez triste depuis le décès de mon père », commence-t-il. Puis, sans pudeur, il raconte « le soir où ça a lâché », après avoir joyeusement picolé dans son « bar de voyous russes où tout est permis ». « Dès que j’ai été seul chez moi, j’ai eu besoin de mon père. C’est la première fois depuis son décès que j’ai si violemment envie qu’il soit là. Lui quand il pouvait me soulever de terre. Je ne pensais pas qu’un jour j’aurais des sympathies pour Yom Kippour. J’ai voulu de toutes mes forces un Kippour à la synagogue avec mon papa. »


"Mon père, Kippour et la capoeira", 5 octobre 2016 - (c) Joann Sfar, HuffingtonPost.

Puis, il raconte avec humour sa réinterprétation du Avinou Malkénou de Barbra Streisand, mis à plein volume dans son appartement, pour chanter son père défunt. Mais, nous explique-t-il, « les vannes ont lâché » à la vue d’une vidéo d’une « fête de la danse » chez des Loubavitch. « Je les ai vus et j’ai commencé à pleurer sans plus pouvoir m’arrêter. J’ai dû hoqueter pendant plus d’une heure, à supplier Dieu sans savoir ce que je lui demandais, moi l’incroyant, ni même pourquoi j’étais en larmes. Ironie du corps, la seule position où je me suis senti en paix a été la supplication musulmane : Au sol, front contre terre. J’ai été terrassé par la fragilité des Loubavitch danseurs. Ça n’était pas du tout Rabbi Jacob. On avait affaire à des garçons qui ne quittaient jamais leur salle de prière. Ils irradiaient d’une joie inadaptée au monde. J’ai eu envie que quelqu’un les protège et j’ai voulu un père qui m’aurait dit que tout allait bien.

Je crois que je parle tellement des Juifs, afin de ne pas aller vers l’autre les mains vides. Je ne me suis jamais adressé spécifiquement aux Juifs, je parle au monde. Je veux qu’on puisse échanger de vraies choses (…)»*


Parler de l’homme


Force est de constater que celui qui répète à l’envi qu’il n’a « jamais su faire la différence entre un Juif et un Arabe », parvient admirablement à parler au monde, à parler de l’homme.

À travers son œuvre, Joann Sfar nous montre toutes les forces de l’art, sa pureté mais aussi ses zones d’ombre, ses limites et sa triste inefficacité en certains lieux… Il nous dépeint également la foi et les religions avec un regard tendre, aimant et critique. Ses intentions sont limpides : jamais une provocation gratuite ou une méchanceté ; il nous dresse un portrait affectueux mais honnête. 

Sans doute le meilleur des procédés…



*Pour lire le billet dans son intégralité : https://www.huffingtonpost.fr/joann-sfar/mon-pere-kippour-et-la-capoeira_b_7180052.html


Publication exclusive pour l'Institut d'Etudes du Judaïsme..



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