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Coutumes et rituels liés à la naissance : la grossesse et l’accouchement chez les Juifs

Rédigé par Aurélie Collart (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Dans toutes les cultures, l’entrée d’un enfant dans le monde est un événement déterminant que les familles souhaitent célébrer. De plus, la grossesse et l’enfantement, n’étant pas dépourvus de risques, ont toujours fait l’objet d’une certaine appréhension, sinon d’une vraie angoisse pour les parents. Les êtres humains ont donc naturellement cherché des moyens à la fois de se rassurer par rapport à la grossesse et à l’accouchement et d’inscrire le nouveau-né dans le monde et la culture dans laquelle il vient d’être jeté.


Chez les Juifs, la venue au monde d’un enfant est précédée et suivie de différents rites et traditions qui évoluent dans le temps et diffèrent selon que les parents sont séfarades ou ashkénazes, en fonction du courant du judaïsme auquel ils s’identifient ou, encore, de la région du monde où ils vivent.


Circoncision d'Isaac. Regensburg, c1300.


La grossesse


Les traditions liées à la grossesse dans le judaïsme sont assez marginales à notre époque. Toutefois, une série d’usages survivent encore. Ainsi, dans certaines communautés, le futur père a l’habitude d’ouvrir l’Arche à la synagogue pendant le dernier mois de grossesse. Il est aussi conseillé aux Juifs de faire vérifier les mézouzas de leur maison par un scribe ou d’en installer s’il n’y en a pas encore. 


Chez les hassidiques, il est de coutume d’attendre le début du cinquième mois pour annoncer sa grossesse. Seuls les parents proches peuvent être mis au courant à partir du quatrième mois, moyennant une certaine discrétion. De plus, une femme enceinte ne peut ni amener un bébé pour la circoncision ni conduire une mariée sous la Houppa, le dais nuptial. D’autre part, dans l’intérêt de l’enfant, dans l’idée que la conduite d’une future mère agit sur le corps et l’esprit du fœtus, il est recommandé de donner davantage à la Tsedakah (charité) et d’améliorer sa pratique des mitzvot (bonnes actions). Il est, par exemple, conseillé à la femme enceinte d’éviter du regard les animaux et les objets impurs, tout comme il sera recommandé d’éviter les dessins d’animaux non kasher sur les vêtements et autres effets du nouveau-né.


Selon les hassidiques, de manière générale, durant la grossesse, les parents doivent s’accorder du temps pour réfléchir à ce qu’implique la naissance d’un nouvel être. Pour ce qui est du futur père, il lui est recommandé de réciter régulièrement le chapitre 20 des psaumes.


L’accouchement


Dans nos contrées, suite à la baisse drastique de la mortalité infantile allant de pair avec l’évolution de l’hygiène et de la médecine, les pratiques visant à protéger l’enfant et la mère lors de l’accouchement ont progressivement disparu. Par exemple, il était commun, dans les milieux judéo-marocains, de posséder des amulettes, notamment sous forme de pendentifs gravés, des bagues ou encore des œufs d’Autruche, symbole de vie. Cependant, si ce genre de coutumes ont été abandonnées, d’autres sont encore largement répandues.


Psaume 121.

Chez les hassidiques, dès le début du travail, la future mère doit avoir un exemplaire du « Chir Lamaalot » (psaumes 121) à proximité, les versets étant destinés à maintenir la mère et le bébé en bonne santé. Lorsque l’enfant est né, ce texte doit être déposé à ses côtés, dans son berceau ou sur la porte de sa chambre, par exemple. 


Pour des raisons de pudeur, le mari n’est pas autorisé à assister à l’accouchement. Il est censé attendre à l’extérieur en récitant les Tehilim (Psaumes). 


Par ailleurs, d’après la prescription du livre du Lévitique, une femme qui accouche d’un garçon reste impure durant 40 jours, une période qui s’étend à 80 jours dans le cas de la naissance d’une fille. 


Bébé est né !


La naissance d’un enfant dans une famille juive est marquée par plusieurs rituels d’accueil et de célébration qui diffèrent selon le degré d’implication de la famille dans le judaïsme et les usages régionaux. 


Bien que de nombreux rites liés à la naissance aient disparu dans nos contrées, ils continuent à être largement célébrés dans les communautés juives. En France, par exemple, bien qu’à peine un tiers des juifs soient membres d’une institution religieuse, la majorité pratique encore ces rites de passage. On dénombre 3 grandes coutumes suivant la venue au monde d’un enfant juif : la brith mila et la brith leda (entrée dans l’alliance et nomination), la présentation à la Torah et le rachat des premiers-nés. 

Toutefois, les rituels les plus suivis sont ceux qui s’adressent aux garçons, en l’occurrence la circoncision et, dans une moindre mesure, le rachat du fils. De plus, traditionnellement, c’est le père qui en est l’instigateur. Néanmoins, certaines pratiques visant les filles commencent à apparaître, comme c’est le cas de la brith leda, tenue principalement dans les milieux libéraux, et l’absence de la mère au cœur de ces célébrations est de plus en plus remise en question.


La brith mila et la brith leda


Chez la plupart des Juifs, une brith mila (« alliance de la naissance » ou circoncision) est organisée le huitième jour après la naissance d’un petit garçon, sauf contre-indication médicale. Traditionnellement, la petite fille était simplement appelée à la Torah, avec son père (et sa mère chez les libéraux). Le zeved ha-Bat, c’est-à-dire la présentation de la fille à la synagogue, est l’occasion, pour la petite fille, de recevoir son nom religieux. Elle n’est donc officiellement nommée qu’après l’âge d’un mois, alors que les garçons le sont lors de leur circoncision, à l’âge de 8 jours.


Cependant, depuis le mouvement féministe des années 60, on revendique une plus grande présence des femmes dans la liturgie et dans le culte. C’est ainsi que sont nés, au sein des mouvements américains réformateurs, conservateurs et reconstructivistes, de nouveaux rites destinés aux femmes. Les cérémonies pour la naissance d’une fille sont issues de cette même tendance. Elles sont toutefois encore très marginales en Europe. 


La brith leda, comme la brith mila, permettent l’entrée du bébé dans la communauté juive, à travers une bénédiction d’entrée dans l’alliance ainsi que la nomination de l’enfant. Les prières et les rituels des deux cérémonies sont identiques, à l’exception de ceux liés à la circoncision. Un repas de fête est organisé à la fin de celles-ci et il est d’usage de pratiquer la tsedaka (charité).


Ainsi, la brith leda donne également aux petites filles le droit à une cérémonie d’alliance, montrant ainsi que leur naissance est aussi importante que celle d’un petit garçon. Lors de cette cérémonie, l’équivalent féminin de la circoncision consiste à plonger les pieds de la fillette dans l’eau, en référence à l’épisode de la Genèse où Sarah et Abraham accueillent des étrangers. Alors que l’idée de purification et d’alliance se fait par le biais du sang lors d’une circoncision, c’est l’eau qui joue ce rôle lors d’une brith leda.


Selon les régions, à la naissance d’une fille, on célèbre une brith Leda (« alliance de la naissance »), une Simhat bat (« célébration de la fille », en Afrique du Nord) ou une brit banot (« alliance des filles »). Ces fêtes se ressemblent et s’inspirent de la tradition alsacienne appelée le Hollekreich et consistent à se regrouper, entre proches, autour du berceau du nourrisson. Lors de cette cérémonie, encore parfois pratiquée de nos jours, les enfants présents soulèvent à trois reprises le bébé et répondent à la question : « Hol Kreich, Wie Soll’s Pupele Hasse » (Hol Kreich, comment appelle-t-on cette petite fille ?, en yiddish) par son nom profane. Le rabbin ou la personne qui accomplit le rite prononce une bénédiction sur le bébé et les enfants reçoivent des bonbons, des dragées, des noix ou du pain d’épices.


La brith mila est, pour sa part, bien plus connue. Commandement divin, elle est inscrite dans la Genèse. C’est un signe identitaire très fort qui permet de sceller l’alliance du petit garçon juif avec Dieu. Dans le judaïsme, où c’est la femme qui donne à l’enfant sa judéité, la circoncision permet également au père de faire entrer son enfant dans le monde des hommes. La brith mila est le rite le plus largement observé, quels que soient l’époque et l’endroit du monde. Même parmi les laïcs, la grande majorité des Juifs continuent à la pratiquer. 


Lors de la brith mila, le petit garçon est circoncis par un Mohel dont les méthodes sont encore très proches de celles préconisées par les textes talmudiques des premiers siècles de notre ère. Cette cérémonie peut avoir lieu à la maison, à la synagogue ou même dans une salle de fête, selon le souhait de la famille, mais il est recommandé de réunir un minian (un quorum de 10 hommes adultes ou de 10 hommes et femmes, chez les libéraux). Un parrain ou une marraine est choisi pour amener l’enfant et le tenir sur ses genoux lors de l’intervention. La cérémonie comprend des bénédictions et des prières, la circoncision elle-même et la nomination de l’enfant. 


Jusqu’en 1808, les Juifs se faisaient appeler par leur nom hébreu suivi du nom de leur père (ex : David ben Joshua, David, fils de Joshua). Cette année-là, cependant, Napoléon oblige les Juifs à prendre un nom de famille. Depuis ce temps-là, les Juifs portent souvent un prénom non-juif assorti d’un prénom juif qui est utilisé lors des cérémonies religieuses (à l’occasion d’une montée à la Torah, de la Kétouba (mariage) ou de l’enterrement, par exemple). La tradition tend à ce que l’enfant reçoive le nom d’un des membres de sa famille. Chez les séfarades, on peut donner le nom d’une personne encore vivante – le plus souvent un grand-parent –, alors que chez les ashkénazes, on nommera l’enfant en souvenir d’un proche défunt. Chez les libéraux, bien que le fils d’une femme non-juive ne soit pas considéré comme juif par la Halakha, un enfant a le droit d’être circoncis dans le cas où un seul de ses parents est juif, pour autant que tous deux soient d’accord pour élever leur enfant dans le judaïsme. Cependant, il n’est pas obligatoire de réaliser l’acte au 8e jour du nourrisson et il est interdit de le faire à Shabbat. De la même façon, on ne profane pas le Shabbat pour circoncire un enfant né par césarienne.


D’autre part, une circoncision chirurgicale à l’hôpital n’a aucune valeur religieuse, sauf si un rabbin est présent pour s’assurer de la conformité de l’acte avec le judaïsme.

Au cours des siècles, d’autres coutumes ont émergé autour du rite de la circoncision. Elles varient selon les communautés de la Diaspora. Ainsi, en Afrique du Nord, on pratique la Billada et la Telet Leleh (« veillée » et « troisième nuit » en judéo-espagnol). Dans les communautés ashkénazes originaires de l’Allemagne de l’Ouest et du Sud, de la France de l’Est, de la Suisse, de l’Italie du Nord, de la Bohème, de la Moravie et du Danemark, il est de tradition pour un enfant d’environ 3 ans, porté par son père, de remettre à l’officiant sa mappah, un lange utilisé lors de la circoncision et transformé en longue bandelette brodée ou peinte qui servira d’ornement pour la Torah). Cette coutume, apparue à la fin du Moyen Âge, marquait l’entrée de l’enfant dans la communauté religieuse, mais elle n’est plus que rarement pratiquée de nos jours. 


Mappah.

Présentation à la Torah

Au cours du premier mois de l’enfant, il sera appelé à la Torah avec ses parents, à l’occasion d’un office de Shabbat. Lors de cette présentation de l’enfant à la communauté, son nom hébraïque est annoncé et le rabbin prononce une bénédiction pour le bébé et sa mère. 

Chez les Ashkénazes, ce premier Shabbat a pour but de « consoler » l’enfant qui, d’après la tradition, a oublié, au cours de l’accouchement, tout le contenu de la Torah que lui aurait enseigné un ange pendant sa gestation. C’est pourquoi, à l’occasion de ce shabbat, on consomme un repas traditionnel de deuil composé de lentilles, haricots et pois chiches. 


Le rachat des premiers-nés


Le rachat du fils (Pidyon ha-Ben), est l’une des 613 mitsvot. Il ne concerne que les premiers-nés garçons (nés par voie naturelle) et est célébré après le 31e jour de l’enfant. Cette cérémonie consiste, pour le père, à racheter symboliquement son propre fils à un Cohen, un descendant présumé des prêtres du Temple de Jérusalem, et de le dispenser d’obéir au commandement selon lequel tous les premiers fils avaient pour obligation de devenir prêtre avant la destruction du Temple en l’an 70. La coutume a évidemment été abandonnée, mais le principe est gardé en mémoire à travers cette célébration intime. Néanmoins, les communautés libérales ne pratiquent pas ce rituel, car elles ne reconnaissent pas le statut des Cohen dans le monde actuel. 


Conclusion 


Le premier des 613 commandements qui règle la vie des juifs pratiquants est celui de faire des enfants : « Croissez et multipliez ! Remplissez la terre ». De plus, le destin de la femme comme procréatrice est scellé dès la Genèse. 


Pour beaucoup, tout ce qui entoure la naissance revêt quelque chose de sacré et nous rappelle la nature profonde et intemporelle de l’être humain : celle de participer au miracle de la vie. La venue au monde d’un bébé est donc, à l’évidence, un événement qui appelle la célébration. Les rites de naissance sont, aujourd’hui, une façon de fêter la naissance d’un enfant, mais aussi d’inscrire cet enfant dans une communauté. 


Dans la conclusion de son livre, très étayé, Les rites de la naissance dans le judaïsme, Patricia Hidiroglou observe, à ce sujet, que « malgré la modernisation et la sécularisation, un certain continuum apparaît, tant dans les fonctions des différents rituels que dans les rôles tenus par chacun des protagonistes, car la fonction de ces rituels reste éminemment sociale et identitaire : il s’agit, le temps d’une cérémonie, de retrouver une famille, des amis, un groupe avec lequel on a des liens conscients, même s’ils ne sont pas clairement définis. Les rituels de naissance sont faits de relations complexes, d’échanges, de dons. Le partage d’émotions et de valeurs, plus que l’adhésion à un système de croyances, semble fonder pour beaucoup l’affiliation au judaïsme. » (p. 275).


Première publication dans la Centrale (n°352, juin 2019).



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