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Ces Juifs qui négocièrent avec Eichmann

Rédigé par Angélique Burnotte, licenciée en histoire (ULg), chercheuse et assistante de direction à l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


De 1940 à 1944, alors que les nazis mettent en œuvre la Solution finale, dans plusieurs pays, des dirigeants communautaires négocient directement avec le responsable allemand chargé de leur extermination : l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann. Ils espèrent ainsi sauver la vie d’un maximum de leurs coreligionnaires.

C’est le cas, dès 1938, à Vienne, avec le Grand Rabbin Benjamin Murmelstein ; en 1941, au Grand-Duché de Luxembourg ; en 1942, à Bratislava, avec le rabbin Weissmandl ; et, enfin, en 1944, en Hongrie avec Joël Brand et Rezsö Kasztner.




De gauche à droite : Rezsö Kasztner ( dirigeant du « Comité d’Aide et de Secours »); Robert Serebrenik ( Grand Rabbin de Luxembourg ); Adolf Eichmann (responsable logistique de la "solution finale).



En 1938, le Grand Rabbin de Vienne, Benjamin Murmelstein est chargé d’organiser l’expulsion des Juifs d’Autriche avec l’ « Office central pour l’émigration juive ». Entre 1938 et 1941, il négocie avec Eichmann le départ, vers l’étranger, de plus de 12 0000 Juifs en échange du payement d’un droit de sortie. Le Grand Rabbin se rend alors compte qu’Eichmann est un expert en manipulation et qu’il est difficile de négocier avec lui. Pour obtenir ce qu’il veut, Eichmann n’hésite pas à faire des promesses qu’il sait ne pas tenir et il demande beaucoup en échange. En 1943, il est toujours un des principaux interlocuteurs de la communauté juive de Vienne face aux autorités allemandes. Essayant de faire au mieux sous la pression, Murmelstein accepte le poste de doyen du Judenrat du camp de Theresienstadt, situé dans l’actuelle République Tchèque.


Dès 1940, le Dr Robert Serebrenik, Grand Rabbin de Luxembourg depuis 1929, négocie afin de faire partir les Juifs de Luxembourg vers les Etats-Unis. Le 10 mai, le jour où l’Allemagne envahit le Luxembourg, beaucoup de Juifs fuient vers la France et la Belgique. Et, le 7 août, l’administration allemande prévoit la déportation des Juifs par une arrestation massive qui doit avoir lieu le jour de Kippour. Grâce à diverses interventions, cette idée de départ massif est remplacée par un projet de déportation progressive et l’autorisation de laisser partir les Juifs qui obtiendront un visa pour les Amériques ou Cuba.


C’est que, au début de la guerre, les Allemands souhaitaient l’élimination des Juifs des territoires qu’ils avaient conquis, peu importait si ceux-ci émigraient ou bien s’ils étaient déportés. De toute façon, les personnes qui partaient devaient abandonner presque tous leurs biens sur place, confisqués par les Allemands.


En mars 1941, le Grand Rabbin Serebrenik est convoqué, à Berlin, chez Eichmann pour négocier la libération et le transfert vers l’Espagne de 4 000 Juifs allemands bloqués dans la capitale du Reich. Le chef nazi espérait que les contacts du Grand Rabbin lui permettraient d’obtenir des visas. Mais aucune solution ne fut trouvée. Le Grand Rabbin usa de son influence pour obtenir un maximum de visas afin de permettre, selon un accord passé avec Eichmann, l’émigration des Juifs vers des pays américains. La condition était que les personnes qui partaient laissent leurs biens et leur argent au Luxembourg. Le 26 mai 1941, Serebrenik quitta lui-même le Grand-Duché, avec un groupe de 66 personnes, car la pression allemande augmentait à Luxembourg. Sa vie, comme celle de sa famille, était menacée.

De New York, il créera le « Luxembourg Jewish Information Office » pour obtenir des visas pour ses coreligionnaires restés sur le territoire luxembourgeois. Il réussira pour 127 personnes qui passeront par Lisbonne et Cuba, puis 52 personnes qui seront admises dans un peuplement agricole à Saint-Domingue. Grâce à lui, plus de 3 000 juifs s’échapperont du Luxembourg avant octobre 1941. Malheureusement, certains seront bloqués en France ou dans d’autres pays et finiront, malgré tout, déportés.

Selon les Allemands, en 1943, le Grand-Duché de Luxembourg était « épuré » de sa population juive. Les déportations avaient eu lieu du 16 octobre 1941 au 6 avril 1943. Ainsi, environ 700 personnes auront été déportées du Luxembourg. Seules 35 reviendront après la guerre.


En 1942-43, à Bratislava, le rabbin Michael Dov Weissmandl et la militante sioniste Gisi Fleischmann négocieront avec l’adjoint d’Eichmann, Dieter Wisliceny, la suspension de la déportation de 25 000 Juifs de Slovaquie, ou leur internement en camp de travail, en échange d’une rançon de

50 000 dollars. Après le succès de cette opération, les Allemands accepteront de négocier la libération d’un million de Juifs européens en échange de deux millions de dollars. Malheureusement, le « Joint Distribution Committee » et l’ « Agence Juive » refuseront de payer cette somme et la négociation échouera. En 1944, le rabbin sera déporté avec sa famille vers Auschwitz. Il parviendra à s’échapper et sera conduit, en sécurité, en Suisse par Kasztner et le nazi Kurt Becher, son principal interlocuteur lors des négociations. Ce dernier échappera à une condamnation grâce au témoignage de Kasztner qui affirmera que Becker avait agi mû par de bonnes intentions.


En 1944, les Allemands occuperont la Hongrie et décideront d’accélérer la déportation des Juifs hongrois. Ils voudront aller vite, mais les conditions n’étaient plus les mêmes qu’en 1942. Après avoir mené des négociations avec les représentants des communautés de Vienne, de Luxembourg et de Bratislava, Eichmann choisira, une fois de plus, de négocier, cette fois en Hongrie. Le 25 avril 1944, il convoquera Joël Brand, membre du

« Comité d’Aide et de Secours » (Vaada), association créé en 1943 par les juifs hongrois pour aider les membres de leur communauté à quitter la Hongrie. Il promettra à nouveau de libérer un million de Juifs, mais, cette fois, en échange de dix mille camions et d’autres marchandises comme du thé et du savon. Joël Brand sera envoyé à Istanbul pour négocier avec les Alliés pendant que Kasztner prendra sa place à Budapest et tentera, par tous les moyens, de gagner du temps et de retarder les déportations.

Contre rançon, il parviendra à évacuer vers la Suisse un convoi de 1 673 personnes. Et 18 000 Juifs, en route vers Auschwitz, seront transférés dans un camp de travail en Autriche, en attendant la fin des négociations. 12 000 de ces personnes seront en vie à la libération. Ce temps gagné permettra probablement de sauver d’autres vies, un nombre impossible à calculer.


Ceci dit, la question se pose : pourquoi Eichmann avait-il proposé ces marchés aux Juifs ? Au début de la guerre, on pouvait penser que cela l’arrangeait de laisser émigrer les Juifs pour permettre une « épuration » plus rapide du territoire. Mais, à partir de 1944, acculée à l’Est et à l’Ouest, l’Allemagne avait besoin de fournitures demandées aux Hongrois pour se battre sur les deux fronts, et il pensait peut-être que ce matériel était plus important que les Juifs. Mais, peut-être, souhaitait-il se dédouaner : dans ce cas, à l’heure de la défaite, il pourrait prétendre avoir aidé les Juifs. Ou encore, utilisait-il les Juifs comme prétexte pour traiter avec les Alliés qui refusaient toute négociation avec l’Allemagne et exigeaient une reddition sans condition. Quoi qu’il en soit, on peut juste constater que, dans chaque négociation, le point commun est l’échange contre argent, bref, le vol organisé des biens juifs pour financer la guerre.


Eichmann considérait les Juifs comme des objets qu’on pouvait échanger contre de l’argent. De plus, convaincu par la propagande nazi, il pensait probablement qu’ils étaient riches et qu’ils pouvaient tous, facilement, réunir les sommes demandées.


Ces Juifs qui eurent le courage de négocier avec l’occupant seront parfois accusés, après la guerre, d’avoir collaboré avec des Allemands en leur donnant de l’argent ou des marchandises. Parfois, ils seront accusés d’espionnage ou bien d’avoir sauvé leur famille et leurs amis en priorité. Quand ils avaient la possibilité de donner des papiers à des Juifs ou de faire une liste de personnes qui pourraient partir vers d’autre pays, ils avaient la lourde responsabilité de choisir les élus : des enfants ? des vieillards ? des femmes ? leur famille? leurs amis ? des inconnus ?


Le Grand Rabbin Serebrenik sera considéré comme un héros. Après la guerre, il démissionnera de son poste de Grand Rabbin de Luxembourg et restera à New York jusqu’à sa mort en 1965. Le rabbin Weissmandl émigrera également aux Etats-Unis mais il ne se remettra jamais de son échec à sauver ses coreligionnaires et sa propre famille. Le Grand Rabbin Murmelstein sera arrêté pour collaboration en 1945. Jugé, il sera acquitté en 1946. En 1975, il témoignera devant la caméra de Claude Lanzmann qui utilisera cette interview pour un film intitulé « Le dernier des injustes » qui sortira en novembre 2013. Kasztner, quant à lui, sera jugé en Israël pour collaboration. En 1957, il sera assassiné par Zeev Eckstein, un militant nationaliste. Mais en 1958, la Cour Suprême d’Israël l’innocentera et annulera sa condamnation.


Dans l’urgence et l’inhumanité de la situation, n’ont-ils pourtant pas fait, ces hommes, ce qu’ils pensaient être juste ? Ne se sont-ils pas mis en danger pour essayer de sauver le plus de vies possibles ?

Pour - peut-être- sauver des milliers de vies, ont-ils pensé qu’ils devaient pactiser avec le diable ? La question pourrait impliquer sa réponse.



POUR EN SAVOIR PLUS:


- Le dernier des injustes. Un film de Claude Lanzmann, dossier publié par Le Pacte, www.le-pacte.com

- Chanan Lehrmann, La communauté juive du Luxembourg dans le passé et dans le présent, Esch-sur-Alzette, 1953.

- Abraham Fuchs, The Unheeded Cry, The Gripping Story of Rabbi Chaim Michael Dov Weissmandl, the Valiant Holocaust Leader Who Battled Both Allied Indiffer, Mesorah Pubns Ltd, 1984.

- Ladislaus Löb, L’Affaire Kasztner. Le Juif qui négocia avec Eichmann. Témoignage d’un survivant, André Versaille Editeur, 2013.



Première publication dans La Centrale n°329, septembre 2013, pp. 15-16.

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