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THÉRÈSE D'AVILA : SAINTE CATHOLIQUE D'ORIGINE JUIVE

Rédigé par Angélique Burnotte, licenciée en histoire (ULg), chercheuse et assistante de direction à l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Il y a tout juste 500 ans, le 28 mars 1515, à Avila en Castille, naît Teresa de Cepeda y Ahumada. Elle est la fille de don Alonso Sanchez de Cepeda et la petite-fille de Juan Sanchez de Tolède, marchand d'origine juive converti puis condamné par l'Inquisition.



Juan Sanchez, connu sous le nom de Jean de Tolède, était un marchand de draperies et de soieries qui collectait également les impôts et taxes pour le compte du Trésor royal et des autorités ecclésiastiques. Il était d'origine juive. Sous la contrainte, probablement suite aux massacres de Juifs de 1391, ses parents ou grands-parents s'étaient convertis au catholicisme au début du XVe siècle. Cependant, comme beaucoup de « conversos » (juifs convertis pour échapper à la mort), ils avaient continué à pratiquer le judaïsme en secret. En 1485, les inquisiteurs étaient arrivés à Tolède et pourchassaient les « mauvais chrétiens », principalement les convertis juifs qui continuaient à judaïser. Ils commencèrent par publier un édit de grâce permettant aux judaïsants de se dénoncer spontanément et éviter ainsi un châtiment. Plus tard, ils incitèrent la population à dénoncer les « conversos », et les sentences furent sévères : des milliers de personnes furent condamnées à mort. Rapidement, le 22 juin 1485, Juan Sanchez fut un des premiers à se livrer aux autorités et à confesser qu'il judaïsait, mais de manière très superficielle, en pratiquant des gestes de la vie quotidienne appris dans son enfance. C’était un catholique convaincu, marié à une femme issue d'une vieille famille chrétienne. Il fut alors « réconcilié » et l'inquisition le condamna à une peine très légère : il devrait se rendre, pendant sept vendredis consécutifs, dans diverses églises de Tolède, revêtu du « Sanbenito ». Ce vêtement, destiné à humilier les condamnés, était un habit jaune (couleur du traître), « décoré » de flammes infernales, ressemblant à un poncho, et imposés aux « conversos » revenus secrètement à leur religion. Bien que légère, cette punition poussa Jean de Tolède à quitter la ville et à s'installer à Avila en 1493. Là, il acheta des terres agricoles et s’arrangea pour ne pas payer d'impôt et vivre des revenus de ses propriétés, s'assimilant ainsi à la bourgeoisie.


Le père de Sainte Thérèse, Alonso Sanchez de Cepeda s'occupait, comme son père à lui, de fiscalité et d'exploitation agricole. Il bénéficiait du même privilège et ne payait pas d'impôts. Il passait ainsi pour un hidalgo, c’est-à-dire un membre de la petite noblesse sans autre titre spécifique. C’était un titre qui se transmettait de père en fils. En 1520, alors que Thérèse avait 5 ans, il entama un procès devant la chancellerie de Valladolid pour officialiser son privilège fiscal. Le passé de la famille fut alors examiné mais, en 1523, ses ascendances juives ne l'empêchèrent pas de se voir conforté dans son droit.


Thérèse ne connut très probablement pas son origine juive car elle était née et avait été élevée dans une famille chrétienne. Le nom de Sanchez, à connotation trop juive, disparut rapidement de son patronyme pour être remplacé par le nom de sa mère, Ahumada. Son père et son grand-père avaient épousé des femmes issues de vieilles familles chrétiennes. Ils adhéraient pleinement au catholicisme. Plus tard, quand elle fut connue, ses détracteurs ne pensèrent jamais à l'accuser d'être petite-fille de « conversos », ce qui, à cette époque, aurait pu être une arme imparable pour lui nuire. Rapidement, au XVIe siècle, tout le monde avait oublié l'origine de sa famille paternelle car les Sanchez de Cepeda ne conservaient rien de leur judaïsme ancestral. C'est donc en bonne catholique que Thérèse entra au Carmel de l'Incarnation le 2 novembre 1535 et prit le nom de Thérèse de Jésus. Ses origines restèrent dans l'ombre pendant des siècles, jusqu'à ce qu'en 1940, l’historien espagnol Narciso Alonso Cortes redécouvre des documents prouvant l'ascendance juive de Sainte Thérèse.


Au XVIe siècle, la famille de Sainte Thérèse d'Avila n'était pas la seule à être d'origine juive. Beaucoup de Juifs furent forcés à la conversion depuis le XIVe siècle en Espagne et ailleurs. Nombre d’entre eux devinrent de bons catholiques. Certains ne pratiquèrent le catholicisme qu'en façade et continuèrent à pratiquer le judaïsme en privé. Après plusieurs générations, l'origine était souvent oubliée, d’autant plus si la conversion de la famille était sincère, mais elle pouvait réapparaître si une personne voulait vous faire du tort.


Sainte Thérèse décéda à Alba de Tormes en 1582. Elle est connue principalement pour la réforme de l’ordre des Carmélites et pour ses nombreux écrits qui la placent parmi les figures majeures de spiritualité chrétienne. Elle fut canonisée par le pape Grégoire XV en 1622 et proclamée Docteur de l’Eglise en 1970 - c’est la première femme à obtenir ce titre.


On peut parfois lire que d'autres Saints catholiques ayant vécu à cette époque étaient d'origine juive, comme, par exemple, Saint Ignace de Loyola, Saint François-Xavier ou encore Saint Jean de la Croix. Ignace de Loyola fut le fondateur des Jésuites. Ouvert aux autres religions, il était contre les conversions forcées et acceptait au sein de son ordre les « conversos ». Il fit « du bruit à Rome en déclarant dans un dîner que c'eût été pour lui une faveur divine d'être descendant de Juifs, car il eût été ainsi du même sang que Notre Seigneur et sa Mère »[1]. Saint François-Xavier faisait également partie de l'Ordre des Jésuites dès le début, à une époque où les « conversos » y étaient encore les bienvenus. Quant à Saint Jean de la Croix, il était proche de Sainte Thérèse d'Avila et a réformé, avec elle, l'ordre du Carmel. Mais il semblerait qu’aucun d’entre eux n’avait réellement d'origines juives.

Pour en savoir plus :

Joseph PEREZ, Thérèse d'Avila, Librairie Arthème Fayard, 2007.

[1] Marc RASTOIN, Du même sang que Notre Seigneur : Juifs et Jésuites au début de la Compagnie, Editions Bayard, 2011.


Première publication dans la Centrale N°335 (mars 2015)

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