• Tsillia Finn

"Tu te souviendras de ce que tu lui as dit": entre histoire et mémoire

En 1940, la vie de Mariette Jacob et de sa famille est bouleversée : la guerre éclate et, en tant que Juifs, ils ne sont plus en sécurité en Belgique. Ensemble, comme de nombreuses autres familles, ils quittent Arlon et traversent la frontière française à la recherche d’un refuge. Cette histoire du passé semble étrangement actuelle, tant elle résonne avec l’actualité de la crise migratoire. Comprendre le présent en écoutant le passé, telle est l’intelligente proposition que nous fait Angélique Burnotte dans Tu te souviendras de ce que tu lui as dit.



Le récit que l’auteure nous livre dans son ouvrage est le résultat de deux années d’entretiens avec Mariette Jacob, et on ne peut que féliciter la prouesse de réussir, dès les premières pages, à placer le lecteur à cette table où se trouvent l’écrivaine et la conteuse. En lisant Mariette, j’ai retrouvé ma grand-mère qui passait des après-midi entiers, à table avec une boisson chaude et des biscuits, à me raconter cette guerre que je n’ai pas connue. J’ai senti à nouveau, dans certains épisodes, cette même légèreté, cette même innocence, derrière lesquelles se cache l’indicible. Les mises en contexte d’Angélique Burnotte, qui rythment les anecdotes de Mariette, nous rappellent le danger persistant qui pèse sur la famille Jacob, alors en pleine fuite. En quelques semaines, le monde bascule dans une nouvelle normalité où fuir, se cacher, mentir et changer d’identité deviennent des actions du quotidien.

Avant la fuite des Jacob, peu de temps avant la guerre, lorsque les Juifs allemands, polonais et russes arrivent à Arlon, certains habitants de la ville doutent des raisons qui amènent ces familles à quitter leur pays. Le père de Mariette, lui, tient à apporter son aide à ces nouveaux venus, sans poser de question, car « personne ne part de son pays pour aller s’expatrier sans raison ». Certains semblent penser aujourd’hui cette époque révolue. Pourtant, malgré les mises en garde des témoins de la Shoah qui travaillent courageusement à transmettre leur passé aux plus jeunes, on ne peut que constater à quel point l’histoire se répète. Angélique Burnotte fait le constat suivant: « En 2020, quand j’écris ces lignes, son témoignage m’apparaît encore plus actuel qu’en 2005 quand je l’écoutais. Quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, des milliers de réfugiés doivent encore fuir leur pays en raison des guerres. Ils partent loin, sans rien, pour sauver leurs vies. Et, encore maintenant, avec les moyens de communication modernes, on peine à croire ce qu’ils racontent alors qu’ils nous décrivent leurs souffrances. »

Mariette est une survivante, et c’est probablement ce qui rend son histoire encore plus douloureuse car elle est témoin de ce qui n’est plus, de ceux qui ne sont plus. Elle nous raconte l’Histoire comme elle l’a vécue à l’époque, avec ses yeux de jeune adulte qui tente de comprendre ce qu’il se passe sans pour autant pouvoir saisir l’ampleur du drame qui se déroule. Sous la plume sensible d’Angélique Burnotte, ce témoignage d’une époque passée est aujourd’hui rendu éternel. Celui-ci nous alerte sur la terrible facilité de l’être humain à s’endormir face à certains discours politiques discriminants et à accepter que la souffrance fasse partie du quotidien de certains. Il rappelle l’urgence de transmettre le récit de ces vies vécues. Alors, grâce à Mariette Jacob et Angélique Burnotte, la personne qui lit ce livre devient, à son tour, un témoin de l’histoire, pour que jamais nous n’oubliions.



Article paru précédemment dans la Centrale, n°362 (décembre 2021), p. 11.



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