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« Tu enseigneras ceci à tes enfants » : Shoah et culture de la mémoire

Rédigé en 1985 par Thomas Gergely (professeur et directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme).


(c) Center for Jewish History, NYC.

Il y a quelques années, la zdf, chaîne de télévision publique allemande, diffusait un énième débat consacré à la mémoire de la shoah. L'échange de propos confrontait, ce soir-là, un journaliste identifiable comme juif pratiquant grâce à sa kippah et une jeune sociologue.


Une discussion de bon aloi prenait forme, à l'instar de tant d'autres, lorsque, soudain, l'universitaire prit l'offensive en lançant à son vis-à-vis : « J'aimerais bien savoir, Monsieur, quand, enfin, cessera votre Judenbonus » ? Etonnement du destinataire de l'apostrophe qui demanda à comprendre. Que pouvait donc signifier ce terme de Judenbonus ?

«Simple, expliqua la jeune femme. Quand, voyez-vous, nos voisins font du tapage, je n'hésite pas à cogner contre le mur mitoyen jusqu'à ce qu'ils se taisent. Mais jamais je n'oserais s'il s'agissait de Juifs. C'est cela le « bonus » des Juifs. Quand donc

disparaîtra-t-il»? Stupéfait, le journaliste hésita un moment avant de répliquer. Non, protesta-t-il, le génocide qu'ils avaient subi n'octroyait évidemment aux Juifs aucun

passe-droit et leur attente des nécessaires redressements comportementaux, requis par la prise en compte des horreurs de 1940-1945, relevait d'exigences singulièrement plus élevées. De celles impliquées, entre autres, par ce que l'on nomme, expliqua-t-il, une

« culture de la mémoire ».


« Culture de la mémoire ». L'expression était lancée. Sans doute le concept qu'elle couvre est-il historiquement spécifique à la tradition juive. Mais, à tout prendre, sa nature demeure universelle ou, du moins, elle pourrait l'être, comme on pourra sans doute le découvrir dans les pages qui suivent.


Notion multiforme, la judéité ne se laisse guère enfermer dans une définition. Religion, histoire, identité, culture, appartenance, communauté de destinée, aucune de ces étiquettes, exactes pourtant, ne permet, à l'exclusion de toutes les autres, de cerner l'être juif. Et leur combinaison non plus. Car, toujours, nombre de Juifs récuseront, qui le critère religieux, qui le critère culturel ou historique par exemple. C'est que l'on peut être Juif sans pratiquer ou, encore, en ayant échappé à la fatalité historique de son voisin. On le sait.


Aussi, beaucoup de penseurs préfèrent-ils proposer de la judéité des définitions qui transcendent les approches particulières. Parmi ces tentatives de compréhension, figure celle considérant que la judéité s'accomplit via l'appartenance à une « culture de la mémoire », c'est-à-dire à un système de pensée qui tire ses valeurs morales de la considération effective de l'histoire, cette dernière fût-elle réelle ou imaginaire.

L'exemple le plus flagrant de cette démarche demeure l'institution du Shabbat, pierre angulaire du judaïsme. Nul n'ignore que la prescription imposant le repos du septième jour se lit dans la double version du Décalogue, ainsi qu'il se formule, avec ses justifications divergentes, en Exode et dans le Deutéronome.


En effet, si, au deuxième Livre de Moïse, le Shabbat se trouve motivé comme une sorte d'imitation de Dieu et mémorial de la Création, au cinquième livre, la raison invoquée renvoie au souvenir de l'esclavage en Egypte, puis à celui de l'accession à la liberté, événements revécus de génération en génération et par procuration héréditaire, comme si tous les Juifs, de tous les temps, avaient, eux-mêmes, souffert sous le Pharaon. Avec, comme leçon évidente, léguée aux Juifs et aux nations, l'interdiction de livrer son semblable à l'esclavage, bref, de l'asservir par un labeur perpétuel. « Tu ne feras point à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît », « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».


Dans ces conditions, la mémoire juive, si souvent évoquée, surtout en cette fin de siècle, apparaît pour ce qu'elle est : malgré les apparences, une mémoire très active et bien plus dynamique que doloriste, même si, destinée spécifique obligeant, les événements qui la peuplent ont très souvent été vécus à douleur.

À cet égard, avec ce qu'elle a imposé aux Juifs en termes de révision et d'adaptation de leur « être au monde » la shoah permet de mesurer les effets que la culture de la mémoire sort encore aujourd'hui. Et, ils sont parfois saisissants. En effet, c'est au nom de cette culture que, après la guerre, nombre de Juifs se sont demandé quelle réponse il fallait donner au devoir religieux de procréation, chronologiquement le premier des commandements bibliques. La prise en compte effective de l'extermination, en trente-six mois, d'un million et demi d'enfants réclamait-elle que l'on comble d'urgence le gouffre démographique ainsi créé, ou fallait-il s'abstenir de mettre au monde des êtres que leur seule existence risquait éventuellement de vouer à des chambres à gaz ?


Emil Fackenheim.

Le judaïsme ne disposant d'aucun pouvoir régulateur de doctrine, la décision resta l'apanage des seuls intéressés. Et si beaucoup d'entre eux s'imposèrent l'impératif catégorique de commencer, sans tarder, à rétablir le tissu de la société juive si gravement entamé, d'autres tirèrent du génocide la plus aiguë des leçons morales, celle qui confronte les géniteurs à la responsabilité qu'ils endossent lorsqu'ils introduisent des enfants en ce monde qu'ils ont contribué, eux aussi, à façonner, voire à défigurer. Et certains de conclure

que seule l'abstention était morale. C'est notamment à ceux-là que s'adressent les objurgations du philosophe Emil Fackenheim, lorsque, dans La présence de Dieu dans l'Histoire, il affirme qu'il est « interdit aux Juifs de donner à Hitler des victoires posthumes. Il leur est prescrit de survivre comme Juifs, de peur que périsse le peuple juif. Il leur est commandé de se souvenir des victimes d'Auschwitz de peur que périsse leur mémoire. Il leur est interdit de désespérer de l'homme et de son monde et de s'évader dans le cynisme ou dans le détachement, de peur de contribuer à livrer le monde aux forces d'Auschwitz. Enfin, il leur est interdit de désespérer du Dieu d'Israël, de peur que périsse le judaïsme (...)» 1. Autant de commandements nouveaux, issus du temps présent et imposés par la culture de la mémoire juive, venus désormais augmenter les six cent treize ordres et défenses que comporte la Loi.


Ce refus auto-imposé de ne pas désespérer de l'homme a d'ailleurs fourni son point d'appui à la démarche paradoxale du rabbin américain Richard L. Rubenstein, auteur d'After Auschwitz 2. Première réflexion théologique juive sur la shoah, osée après vingt années de stupeur résultant de la crainte d'affronter le problème de l'existence ou non de Dieu, vu à la grise lumière de l'expérience génocidaire, ce livre débouche sur des constatations radicales. Considérant qu'Auschwitz devenu possible rendait l'hypothèse de Dieu impossible, Rubenstein conclut au vide du ciel. Mais alors, dit-il, si rien ne réside là-haut, les hommes se retrouvent forcément seuls. Et donc ils ne sauraient compter que sur eux-mêmes. Or, de tous les liens, ce sont les comportements religieux qui unissent le plus efficacement. En bonne logique, Rubenstein proposera, dès lors, le maintien de tous les rituels, mais dépouillés de leur référence transcendantale. Bref, la pratique religieuse d'un judaïsme athée. La position est étrange, mais cohérente en ce qu'elle essaye de composer avec le legs de la mémoire ancienne affirmant l'existence de Dieu et le legs de la mémoire récente infirmant, pour certains, cette même existence 3.


Cet espoir mis par le judaïsme dans le pouvoir de redressement moral des hommes, cependant capable du pire, se retrouve dans la démarche globale des survivants de la shoah, juste au lendemain du génocide. Alors qu'ils auraient pu céder à la tentation de sanglantes vengeances individuelles exercées sur les personnes mêmes de leurs bourreaux, identifiés un peu partout en Allemagne et en Autriche, sans que quiconque eût osé le leur reprocher, la quasi-totalité des Juifs se sont contentés de réclamer des tribunaux et des procédures. Et pour réfuter à jamais l'affirmation selon laquelle la perte de la souveraineté nationale juive, due historiquement à Titus et à Hadrien, serait en réalité, l'expression de quelque malédiction divine liée à la mort du prophète de Nazareth, justification de tous les pogromes bimillénaires, ils ont demandé un Etat. C'est qu'ici, l'antique mémoire de l'esclavage en Egypte, celle qui a donné le repos du Shabbat, réactualisée par les méfaits de l'Allemagne nazie, commandait à nouveau, interdisant à la victime d'imiter ses persécuteurs 4.


Yad Vashem, Israël.

En somme, comme le contexte entier qui a requis l'action de ces hommes d'exception. Un contexte dont la mémoire lègue essentiellement un devoir de vigilance car elle enseigne que les hommes n'ont jamais eu honte de leurs méfaits et, partant, que l'impossible peut toujours se produire, surtout après qu'il est déjà arrivé.

Notes

1 Emil Fackenheim, La présence de Dieu dans l'Histoire, Paris, Verdier, 1980, p. 146. L'auteur ajoute à cet endroit qu'un « Juif séculier ne peut s'obliger à croire par un pur acte de sa volonté et on ne peut pas non plus lui commander de le faire... »

2 Richard Rubenstein, After Auschwitz, Radical Theology and contemporary Judaism, The Bobbs-Merril

Company, Inc., Indianapolis-New York, 1966.

3 Dans « La shoah fut-elle une « Sanctification du Nom »? La théologie juive face à l'inassimilable », article paru dans Sainteté et martyre dans les religions du Livre, coll. Problèmes d'histoire du christianisme, édité par Jacques Marx, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1989, pp. 131 à 141, nous avons essayé de montrer les différentes réponses que le judaïsme a tenté de donner au pourquoi de la shoah, en ceci compris le problème de l'existence ou non de Dieu, tel qu'il se pose après le génocide.

4 II faut dénoncer ici les amalgames, idéologiques, politiques et verbaux, délibérés ou inconscients, entre la shoah et les graves difficultés auxquelles se heurte actuellement la population palestinienne. Le conflit israélo-palestinien est l'expression de l'affrontement, souvent brutal, sanglant et toujours déplorable, de deux légitimités historiques qui sont condamnées au modus vivendi. Mais assimiler, par exemple, comme certains l'ont cru expédient, le bouclage épisodique des Territoires autonomes, qui relève de la technique du blocus, à l'enfermement à Auschwitz, méthode qui organisait le remplissage des chambres à gaz, est tout simplement indigne et, par son outrance, contreproductif pour la cause ainsi défendue.


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