• Aurélie Collart

Papouasie Nouvelle-Guinée : les Gogodalas, descendants d’une tribu perdue d’Israël ?

Dernière mise à jour : oct. 22

Une partie des membres de la tribu des Gogodalas, forte de quelque 6000 personnes, revendique une appartenance juive et des liens millénaires avec Israël. Sur certaines vidéos, on les voit réciter le Shema Israel en hébreu et brandir des drapeaux israéliens. Mais, qu’en est-il vraiment ?



Les Gogodalas et leur culture


Les Gogodalas vivent dans une des régions les plus inaccessibles de la Papouasie Nouvelle-Guinée, dispersés dans quelques dizaines de villages éparpillés au cœur des zones marécageuses situées entre les fleuves Aramis et Fly.


Autrefois, ils vivaient principalement de la pêche en rivière et de la production de fécule provenant de la moelle du palmier sagoutier. À cette alimentation s’ajoutaient également le gibier et le fruit de la cueillette, de l’horticulture et de l’élevage de porcs.


Une caractéristique des plus impressionnantes chez les Gogodalas était la maison communautaire dans laquelle pouvaient vivre entre 300 et 400 personnes. D’une longueur atteignant parfois les 180 m, elles étaient ornées d’animaux totémiques ou de personnages ancestraux.


Traditionnellement, la culture des Gogodalas s’articule autour de deux grandes cérémonies : l’Aida Maiyata, un rite de célébration du culte d’un héros ancestral, et le Gi Maiyata, un rite d’initiation des jeunes garçons. À l’occasion de ces cérémonies, de nombreux objets étaient peints ou sculptés, comme des totems d’animaux pour l’Aida Maiyata ou des pirogues cérémonielles réservées aux jeunes initiés. Ces pirogues cérémonielles servaient également de pirogues de courses. Sans balancier et mesurant jusqu’à 25 m, elles étaient, elles aussi, décorées de peintures et de sculptures d’hommes et d’animaux, les animaux étant souvent représentés en train de dévorer une tête d’humain. De plus, de chaque côté était peint le gawa toa, autrement dit « l’œil de la pirogue », lié au propriétaire de celle-ci. Le gawa toa, représentation géométrique symbolisant l’animal totémique, était le motif le plus typique de l’art gogodala. Il en existait plus de cent versions et il pouvait être gravé sur des arbres, pour délimiter un territoire et en indiquer le propriétaire, ou sur toutes sortes d’objets allant de la pipe, au masque et au tambour. Selon le Président du département des Arts Primitifs du Metropolitan Museum of Art de New-York, Douglas Newton, « l'art gogodala était l'un des plus gais et des plus décoratifs du golfe de Papouasie ».


Village proche de la vallée de Baliem en Papouasie (Wikimedia Commons)

Cependant, avec la colonisation, dès le début du XXe siècle, beaucoup de choses changèrent dans la société traditionnelle des Gogodalas, les interventions des administrateurs du gouvernement colonial, celles des anthropologues collectionneurs d’art et, enfin, celles des missionnaires entrainant le déclin et la disparition de leur culture. Les premiers commencèrent à s’emparer des objets d’art dans les villages. Quant aux missionnaires, ils voyaient le gawa toa comme une sorte de « mauvais œil » néo-guinéen et interprétaient la pratique de l’art gogodala comme une forme de « culte du diable ». Ils interdirent donc la fabrication de leurs objets d’art traditionnels et brulèrent ce qui en restait. Les cérémonies rituelles furent abandonnées, ainsi que les courses de pirogues.


Les Gogodalas furent totalement christianisés au cours des premières décennies du XXe siècle. L’organisation communautaire en subit également les conséquences, les gigantesques maisons communautaires étant peu à peu abandonnées au profit de petites maisons familiales plus « chrétiennes ». La colonisation toucha aussi l’organisation du travail. Alors que les hommes se mirent à gagner leur vie comme employés dans la ville de Balimo, ou comme, chasseurs, jardiniers, maçons ou, encore, constructeurs de canoës, les femmes s’impliquèrent surtout dans la garde des enfants, le maintien de leur ménage, le soin aux animaux, la cuisine, la pêche, la collecte de bois et l’artisanat à partir du palmier sagoutier dont elles ne délaissèrent jamais la culture. D’autres effets de la colonisation furent toutefois la création de dispensaires et d’un hôpital missionnaire qui engendrèrent une diminution du taux de mortalité, ainsi que l’instauration du rugby et du football comme passe-temps pour les hommes de la communauté.


Si toute la société gogodala fut bouleversée par l’ingérence étrangère, mentionnons quand même l’action importante du chercheur australien, Anthony L. Crawford, qui découvrit, en 1972, un grand tambour qui avait survécu à l’anéantissement de l’art gogodala et se mit en tête de ressusciter leur culture. Crawford s’installa au sein de la communauté et les encouragea à reprendre leurs traditions artistiques. Ses efforts se soldèrent par la construction, en 1974, d’une maison communautaire et d’un centre culturel gogodala à Balimo. Un espace de travail y est réservé aux artistes, ainsi qu’une salle d’exposition, et les enfants des écoles primaires locales viennent y apprendre les chants, les danses, la peinture et la sculpture traditionnels.


Des racines juives ?

Aujourd’hui encore, 90 % des Gogodalas se disent chrétiens. Cependant, il y a un peu plus de dix ans, le célèbre « Indiana Jones britannique », l’historien et aventurier Tudor Parfitt, dont nous parlions déjà dans le numéro précédent de la Centrale, reçut un coup de téléphone d’une personne se revendiquant chef spirituel d’une tribu de Papouasie Nouvelle-Guinée. Celui-ci disait avoir pris connaissance des études de Parfitt sur les Lemba, ce peuple du sud de l’Afrique dont l’ethnologue avait réussi à prouver qu’ils partageaient des liens génétiques avec les Juifs. Il souhaitait que les mêmes recherches soient menées dans sa communauté. Quelques années plus tard, Parfitt se rendit chez les Gogodalas et en rapporta un grand chapeau rempli de 500 cheveux arrachés à des membres de la communauté. Lorsqu’il rentra en Angleterre, il fit mener des tests ADN afin d’établir un éventuel lien avec les anciens habitants d’Israël. Toutefois, ces examens n’ont révélé aucun élément susceptible de soutenir la thèse du chef spirituel des Gogodalas.


Et pourtant… En dépit de cette nouvelle, les Gogodalas continuent à revendiquer des origines juives et à s’intéresser au judaïsme, développant une identité juive et une version de cette religion propre à leur communauté. Selon Parfitt, « de plus en plus de Gogodalas portent la kippa et le talit. Ils ont commencé à célébrer les fêtes juives et utilisent de plus en plus l’hébreu. »

Talit et Kippa (Wikimedia Commons, photo de James MacDonald)

Les Lembas et les Gogodalas ne sont bien sûr pas les seuls peuples passionnés par Israël, pratiquant une certaine forme de judaïsme et revendiquant des origines juives. Depuis le début de l’ère coloniale, à chaque fois qu’ils découvraient un peuple encore inconnu et dont ils ne parvenaient pas à expliquer la provenance, les colons, missionnaires et autres fonctionnaires se sont plu à imaginer qu’ils avaient déniché les descendants d’une des tribus perdues d’Israël. Si des tests ont évalué la probabilité de cette hypothèse dans certains groupes – positivement pour les Lembas, mais négativement pour les Gogodalas – bien d’autres peuples encore pensent descendre des anciennes tribus d’Israël. Parmi ceux-ci, on trouve des Amérindiens, des indigènes d’Amérique du Sud, de Papouasie Nouvelle-Guinée, des Africains, des Néo-zélandais, des aborigènes australiens, et même certains Indiens.


Article publié précédemment dans la Centrale n°342, décembre 2016.


Sources : James A. Baldwin, « Renaissance artistique chez les Gogodala (Papouasie) », in

Journal de la Société des océanistes, vol. 35, n°63, 1979, pp. 115-118 ; Alina Fain Sharon, « British Indiana Jones Examines Evidence for Jewish Origin of Papua New Guinea Tribe (INTERVIEW) », JNS.org ; « Lost tribes of israel scholar uncovers jewish movement in papua new guinea. », in PR Newswire, 23 avril 2013, http://search.proquest.com

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