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Les Juifs Na Nach : ultrareligieux et fans de musique électronique

Rédigé par Aurélie Collart (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Au coin d’une rue en plein cœur d’Israël, une musique aux sonorités électroniques se fait entendre. Quelques pas plus loin, un spectacle pour le moins étonnant s’offre aux yeux des passants : sur le toit d’une camionnette, des hommes aux papillotes, coiffés de kippot blanches crochetées et vêtus de larges chemises laissant dépasser des tsitsiths, dansent frénétiquement sur les rythmes endiablés de la techno. De quoi susciter plus d’un regard pantois. 


Des juifs Na Nach et leur camionnette peinte (Israël).

Loin de se moquer de la religion juive, ces individus atypiques, familièrement connus sous le nom de Na Nach, sont, au contraire, de fervents pratiquants du judaïsme. Ils épousent les enseignements du rabbin Yisroel Ber Odesser, lui-même inspiré par le mouvement Breslav [en référence au lieu de sépulture, à Uman, en Ukraine, du fondateur de ce mouvement hassidique, Nachman de Bratslav (1772-1810)]. 


En 1922, âgé de 34 ans, Rabbi Odesser affirma avoir trouvé, dans un livre de sa bibliothèque, une « lettre du ciel » (un petek) dans laquelle le rabbin Nachman, décédé 112 ans plus tôt, s’adressait à lui et lui donnait la solution pour soulager le monde de ses peines. Cette solution lui fut fournie sous la forme d’un mantra : « Na Nach Nachma Nachman MéOuman », un ode à la réjouissance et à la pensée positive qu’il enseigna jusqu’à la fin de sa vie. Rabbi Nachman y défend que l’arrivée du Messie dépend de la connaissance, par un maximum de Juifs, de cette formule, et des enseignements qui en découlent. Les Na Nach croient qu’une fois le monde entier conquis à leur cause, l’âme du Messie serait dévoilée. Contrairement aux autres Juifs orthodoxes, souvent enfermés dans leur communauté, ils ont donc pour but de transmettre leur parole au plus grand nombre.


Graffiti avec le slogan des Na Nash.

« Na Nah Nahma Nahman MéOuman » (en hébreu מְאוּמַן נַחְמָן נַחְמָ נַחְ נַ) signifie quelque chose comme « Paix, repos et consolation [puissent-ils advenir, par le mérite de Rabbi] Nachman de Ouman ». Selon une autre lecture, le mantra pourrait également évoquer l’arrivée du Messie,  « Que vienne le vrai Consolateur, [Mashiach] qui apportera la Paix ! », le dernier mot « MéOuman » pouvant également se traduire par « digne de foi, accrédité, fidèle (à Dieu) » en hébreu. En outre, on mentionnera encore que « Na nach » veut dire « maintenant » en yiddish, ce qui confèrerait à la formule le sens de

« Maintenant, pour Nachman de Ouman ! » Autant d’interprétations qu’il est impossible de valider, mais dont le caractère mystique ne peut être réfuté. 


Quoi qu’il en soit, « Na Nah Nahma Nahman MéOuman » devint la litanie du rabbin Ben Odesser. Le maître hassidique, qui prônait la répétition en tant que forme de méditation efficace, comprit, pour sa part, que le mantra appelait à la « consolation » (Nahman, en hébreu) et à l’expression de la joie. Lorsqu’en 1984, un groupe de juifs pratiquants croisa son chemin, ils furent très certainement conquis par l’esprit de cette formule qu’ils adoptèrent et assaisonnèrent à toutes les sauces. Ce sous-groupe des fidèles de Nachman de Bratslav, qui se ferait appeler Na Nach par la suite, en ferait, non seulement, le refrain, inlassablement répété, de ses chansons aux accents électroniques, mais inscrirait également cette phrase, sous forme de graffitis, d’affiches ou d’autocollants, sur les murs des villes israéliennes, en ornerait ses kippots et l’érigerait en slogan populaire. En effet, de nombreux Juifs, pas spécialement pratiquants, se reconnaissent également dans cette formule qui combine ferveur religieuse, aspirations de paix et promotion de la joie de vivre. 

Autocollant Na Nach.

Les Na Nach sont visibles à travers tout le territoire israélien, sillonnant les villes en camionnettes décorées et s’arrêtant sur les grandes places, comme à Jérusalem ou à Tel-Aviv, où ils diffusent leur musique à plein volume et se mettent à danser, invitant les passants à se joindre à eux. Mais, leurs activités ne se limitent pas à cette attitude exubérante. Ils tentent également de rallier les promeneurs à leur cause et diversifient leurs activités. Simcha, un membre de la communauté Na Nach, nous explique, sur le blog www.nanach.net, la philosophie et le quotidien de ses semblables : « Être Na Nach, c'est être juif, mais d'une façon complètement nouvelle et beaucoup plus excitante. Nous pratiquons les mêmes rites judaïques que les autres, mais nous, nous nous disons que c'est génial d'être juif, que ça nous rend heureux. Notre objectif est de diffuser la parole très hautement spirituelle du rabbin Ber Odesser, qui nous aide à retrouver la joie. On traverse le pays dans des camionnettes, on met de la musique, on discute avec les gens et parfois on vend un de nos livres qui prêche les enseignements du rabbin Ber Odesser. Nous avons développé beaucoup de produits dérivés estampillés Na Nach (kippah, magen David, autocollants). Le but n'est évidemment pas de se faire de l'argent, mais, quand un jeune achète un T-shirt Na Nach, c'est un premier pas vers une implication plus forte dans notre façon de vivre le judaïsme. »


Mais, pourquoi les Na Nach vouent-ils une telle passion à la musique électronique ? Simcha se justifie : « Si nous utilisons de la musique trance, c'est, d'une part, parce que ça parle aux jeunes, mais, aussi, parce que cette musique correspond très bien à notre manière de prôner l'égalité entre tous et, d'une certaine manière, l'anarchie. Selon notre enseignement, il n'y a ni puissant, ni faible, nous devons être tous au même niveau, tous amis. » Les rythmes envoûtants de la techno mêlés à la répétition de leur mantra plongent les danseurs dans une sorte de transe et leur procure une sensation de prière partagée. 


Zachary Bennett, qui, lors d’un voyage à Tel-Aviv, a partagé la journée d’un groupe de Na Nach, raconte : « J’ai récemment eu la chance de suivre trois Na Nach pendant toute une journée. Nous sommes partis du centre de Tel-Aviv jusqu’au marché du Carmel, le plus gros piège à touristes de la ville. Une fois garés, mes amis ont sauté du van et se sont mis à danser sur place pendant une bonne dizaine de minutes. Les habitants et les touristes se sont rassemblés autour d’eux pour les mater. Après s'être délestés d'une quinzaine de litres d'eau, les Na Nach ont créé une sorte de librairie improvisée en disposant des piles de bouquins religieux sur une table pliante. Là, un van contenant quatre autres Na Nach en train d'écouter de la techno hardcore s’est arrêté. Ils sont sortis du van et ont commencé à sonner du shofar (un instrument fabriqué avec une corne de bélier, utilisé dans la tradition juive principalement à Roch hachana) aussi fort qu’ils le pouvaient. Évidemment, ils dansaient aussi (…). »


Mais qui sont ces Na Nach ? Combien sont-ils ? Et quelles sont les caractéristiques des membres de cette curieuse communauté ? Vivant un peu partout en Israël, on estime leur nombre à quelque 400 familles auxquelles s’ajoutent plusieurs centaines d’hommes célibataires. Les camionnettes parcourant activement tout le territoire israélien se chiffrent entre huit et vingt véhicules, mais de nombreuses petites voitures recouvertes d’autocollants sont également en circulation. Dans un article rédigé en 2006, le rabbin et journaliste américain Micha Odenheimer estimait que le nombre de livres Na Nach vendus en Israël s’élevait, quant à lui, à plus d’un million d’exemplaires. Notons, par ailleurs, que la communauté commence aussi à se faire connaître à l’étranger, notamment en France et aux Etats-Unis. 


Pour ce qui est de leur origine, beaucoup sont des séfarades dont les parents, issus de pays musulmans, ont immigré en Israël et une grande majorité d’entre eux proviennent de milieux peu ou non religieux. 


D’autre part, ces nouveaux pratiquants, bien qu’ils adhèrent aux lois juives, ont une conception bien particulière de la religion. Non seulement, comme mentionné précédemment, ils adoptent une attitude prosélyte décomplexée, mais ils s’éloignent également d’autres chemins empruntés par les Juifs traditionnels.


Le rapport à la mémoire et l’intérêt pour l’histoire, tellement présent au sein du milieu juif, est occulté par leur recherche du pouvoir spirituel de chaque instant. Fidèles aux enseignements de Rav Odesser, les Na Nach refusent aussi l’autorité conférée aux rabbins auxquels ils ne reconnaissent d’autres attributions que celle de régler les questions liées aux règles halakhiques. Ils affirment suivre le tsadik.* Selon Uri Eliav, un Na Nach quinquagénaire, « Cela signifie ne pas se soucier d’avoir l’air d’un clown, en dansant dans la rue, ou même dans les discothèques et les soirées quand des gens nous invitent, pensant que nous sommes des idiots. (…) Le tsadik vous permet d’écouter votre propre source interne de piété – les rabbins essaient d’emporter cela, de s’en saisir et de le monopoliser. »


Une autre particularité des Na Nach, enfin, est leur mode de vie éloigné de celui de leurs compatriotes : alors qu’Israël s’est orienté, depuis les années septante, vers une société de consommation, de plus en plus capitaliste, les Na Nach ont choisi de vivre de la charité, de se fier à ce qu’ils appellent des « miracles ». En règle générale, dansant des heures durant, mangeant et dormant peu, ils mènent une vie plutôt rude. 


Et, quelle est la réaction des citoyens face à ce mouvement religieux pour le moins original ? Selon Simcha, « La plupart des gens sont ravis de nous voir. Ils savent qui nous sommes et, quand ils voient arriver le camion, ils se mettent à danser. Il y a toujours des rabat-joie pour se plaindre mais, globalement, nous sommes respectés. Même la police nous laisse faire. Notre passage permet aux gens de déstresser un peu, on leur offre un répit au milieu de leurs soucis quotidiens. Et même s'ils ne décident pas de nous suivre, ils connaissent mieux notre démarche. » D’autre part, les Na Nach sont souvent invités lors de célébrations telles que les mariages ou les bar-mitsvah. Considérant leur présence comme un bon présage, certains Israéliens sont même prêts à débourser de grosses sommes d’argent pour les voir assister à leurs festivités. Les plus religieux parmi les Juifs ont, pour leur part, plutôt tendance à se moquer des Na Nach et à les voir comme un divertissement plus qu’une véritable communauté de croyants. 


En définitive, quelle que soit l’opinion que l’on se forge sur les Na Nach, on ne peut nier leur succès grandissant, surtout parmi la jeunesse israélienne. Et, comme de fait, depuis les élections de 2013, ceux-ci ont même créé un parti politique, le « Kulanu Chaverim - Na Nach », lequel reçut plus de 2000 votes, un succès vu le peu de moyens disponibles pour mener leur campagne. 



* Dans le hassidisme, le tsadik est un maître spirituel, au même titre que le rabbin, à la différence que cette notion est associée à celle de miracle, les rabbins « charismatiques » étant dotés de pouvoirs surnaturels. Le tsadik peut également être considéré comme servant d'intermédiaire entre Dieu et le peuple juif.


Première publication dans la Centrale (n°337, septembre 2015).

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