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Les « joubous » ou juifs bouddhistes : des « racines juives et des pétales bouddhistes »

Mis à jour : mai 12

Rédigé par Aurélie Collart (chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)


Dans le grand bazar des identités juives, nous nous attardons aujourd’hui sur un syncrétisme des plus originaux : les Juifs bouddhistes. Pratiquant le bouddhisme sans avoir renoncé totalement au judaïsme, les « joubous » conjuguent, en d’autres termes, un héritage juif et un engagement bouddhiste. Lumières sur cette communauté singulière. 


Le Dalaï-lama adressant une prière au Kotel.


Vous avez dit « joubou » ?


L’expression « joubou » a été inventée par Marc Lieberman, un ophtalmologiste de la côte ouest des États-Unis, premier des « joubous » autoproclamés.  Elle est devenue populaire grâce à Rodger Kamenetz, journaliste et écrivain du célèbre ouvrage The Jew in the Lotus: A Poet's Rediscovery of Jewish Identity in Buddhist India. Selon Kamenetz, le « joubou » est le produit d’une fusion équilibrée mais pas nécessairement fixe, chez une personne, entre le bouddhisme et le judaïsme. Il entend par là que le mélange ne relève pas forcément d’une composition à 50-50, mais que les deux ingrédients de la recette peuvent peser différemment sur la balance. Alors que certains juifs se détournent du judaïsme pour mieux y revenir plus tard ou se convertissent pleinement au bouddhisme, d’autres refusent de renier leurs origines, mais s’engagent à pratiquer des rites et des traditions boudhistes comme la méditation, l’introspection et les rites de dévotion bouddhistes. Selon Lieberman, être « joubou », c’est posséder « des racines juives et des des pétales bouddhistes ». 


Dans Shalom Bouddha (2015), Lionel Obadia choisit de reprendre le terme « joubou » pour désigner ceux qui « conjuguent un héritage juif et un engagement bouddhiste ». Au final, comme le suggère Lionel Obadia, il existerait trois modèles de « joubous » : ceux qui différencient « le judaïsme comme culture et le bouddhisme comme spiritualité », ceux qui font une « différenciation verticale » entre ces traditions, d’où la métaphore des « racines juives et des pétales bouddhistes », et ceux qui décrivent leur appartenance comme une synthèse personnelle de différents aspects du judaïsme et du bouddhisme.


D’un point de vue sociologique, la plupart des « joubous » viendraient de milieux sociaux élevés et éduqués, comme la majorité des bouddhistes occidentaux. Selon qu’ils sont établis aux États-Unis, en Israël ou en France, les juifs bouddhistes vivent leur mixité religieuse de façon différente. A titre d’exemple, si les Américains, qui évoluent dans un milieu davantage multiculturel, se revendiquent plus facilement « joubous », les Français sont généralement plus discrets sur le sujet.


Une rencontre tardive 


Quoique le judaïsme ait passé depuis bien des siècles les portes de la Chine, vraisemblablement entre le VIIe et le Xe siècle de notre ère, et celles de l’Inde, probablement entre le IVe et le VIIIe siècle, les rapports entre le judaïsme et le bouddhisme furent longtemps caractérisés par une indifférence mutuelle. 


En ce qui concerne la présence des Juifs en Asie, bien que la majorité des juifs de Chine aient été convertis au confucianisme et à l’islam, il demeure une communauté importante à Hong-Kong ainsi que de petits groupes en Chine continentale, notamment à Kaï Feng Fu, ancienne capitale impériale sous la dynastie Song du Nord (960-1127). D’autres communautés s’épanouissent également dans différentes parties de l’Asie : en Inde et au Japon, principalement, mais aussi à Singapour, en Thaïlande, en Corée du Sud, en Indonésie, à Taiwan et en Birmanie, dans une moindre mesure.


Pour ce qui est des premières communautés de convertis bouddhistes, elles virent le jour au début du XXe siècle, en Suisse et en Allemagne, où près d’un tiers des nouveaux adeptes du bouddhisme aurait été juif. Cependant, avec l’arrivée de la Seconde Guerre mondiale et de la répression nazie, Juifs bouddhistes ou fidèles à leur religion de naissance furent indifféremment persécutés par les autorités nationales-socialistes. L’intérêt des adeptes des religions monothéistes pour le bouddhisme réapparaît aux Etats-Unis au lendemain de la guerre et ne cessera de s’y étendre. Ainsi, au cours des années 1950 - 1960, des personnalités intellectuelles juives, comme le poète Allen Ginsberg, se laissent séduire par les traditions extrême-orientales. 


Quelques chiffres :


Il est assez difficile d’évaluer avec certitude le nombre de Juifs engagés dans le bouddhisme. Selon des estimations très variables, ils représenteraient de 6 à 30 % des bouddhistes occidentaux. En outre, selon Rodger Kamenetz, auteur de « Le Juif dans le Lotus » (1991), récit relatant le voyage de la délégation de rabbins américains à la rencontre du Dalaï-lama, un tiers des leaders du bouddhisme occidental avaient des racines juives et la plupart des affiches dans les rues de Dharamsala, la ville du Dalaï-Lama, étaient illustrées de caractères hébraïques !


En Israël, les traditions spirituelles boudhistes telles que la méditation ont commencé à séduire le public juif dès le début des années 2000. Depuis les années 2010, on assiste à un intérêt grandissant pour cette culture extrême-orientale qui compte quelque 10.000 pratiquants d’origine juive au sein de plusieurs dizaines de communautés bouddhistes. 


Quel attrait des Juifs pour le bouddhisme ?


Pourquoi des Juifs troqueraient-ils leur talit contre le châle de méditation tibétain? D’une part, bien qu’il soit lui aussi séculaire, le bouddhisme correspondrait mieux aux idéaux de modernité. Pour certains Juifs, le poids de la tradition serait trop lourd. Ils ne supporteraient plus l’obligation de transmission culturelle imposée par le judaïsme et se sentiraient incapables de respecter les commandements du judaïsme tout en bénéficiant d’un modèle de vie plus individualiste.


D’autre part, cet attrait peut s’expliquer par le fait que la culture extrême-orientale est devenue un objet de fascination pour un grand nombre d’Occidentaux. Les peintres et écrivains orientalistes, dès le XVIIIe siècle, ont couché sur la toile ou sorti de leur plume une multitude d'épisodes de la vie quotidienne des Asiatiques, sortis tout droit de leur imagination, la plupart n’ayant jamais mis le pied en terres orientales. De la même façon que les artistes ont voulu et pensé capter l’essence de l’Orient, Européens, Etats-uniens et Israéliens se sont imprégnés des valeurs bouddhistes les plus proches de leurs propres aspirations et préoccupations : le côté positiviste et humaniste de cette philosophie religieuse, son souci de l’environnement et de l’éthique, ce que les Occidentaux voient comme une « sagesse » répondant parfaitement à leurs besoins spirituels. 


Haggadah des Juifs de Kaifeng.

Affinités mutuelles ou impossible alliance ?


S’il est vrai que certaines similarités peuvent être observées entre le judaïsme et le bouddhisme, notamment en ce qui touche à l’histoire des peuples hébreu et tibétain (l’exil et l’effort pour maintenir, malgré lui, leur culture et leurs rites, l’attachement à une terre sacrée, l’expérience du rejet et de la haine), beaucoup d’aspects opposent les descendants de Bouddha et ceux d’Abraham.


Cependant, de nombreux aspect se mettent en travers du chemin pour ceux qui choisissent de ne privilégier aucune des deux traditions au profit de l’autre.

Tout d’abord, selon la loi juive, la Halakha, il est interdit de pratiquer une confession concurrente. De plus, bouddhisme et judaïsme sont séparés par des conceptions presque opposées du divin, du sacré et de la pratique religieuse. Comme l’affirme Lionel Obadia, « Rien n’est sans doute plus étrange pour quelqu’un élevé dans un judaïsme axé sur la figure d’un divin transcendant et personnifié, à l’obligation de connaissance, aux nombreuses observances et au riche calendrier festif, que le bouddhisme, religion « sans dieu », introspective et méditative, aux finalités sotériologiques, affaire de moines et d’ascètes reclus. »


Les Quatre Nobles Vérités sur lesquelles le bouddhisme repose sont :

*Le monde est souffrance.  *La cause de la souffrance est le désir.  *La cessation de la souffrance est la cessation du désir.  *La cessation du désir qui permet d’atteindre le nirvana, un état transcendantal de conscience, et de fuir le cycle de la naissance et de la mort, caractérisé par la réincarnation.


Difficulté, aussi, de trouver une harmonie entre la préservation d’un héritage juif et la pratique d’une « religion » qui ne partage pas les mêmes opinions dogmatiques - et qui affirme n’en imposer aucun. En effet, le Bouddha affirmait n’appuyer aucun dogme et n’enseigner que les quatre vérités citées ci-contre (ci-dessus, selon l’endroit ou l’encadré sera placé).  


Le bouddha Gautama (5e siècle av.) n’ayant jamais évoqué Dieu, le bouddhisme se définit comme une religion non théiste. Notons néanmoins que le bouddhisme mayabana, plus tardif, érigerait Bouddha au rang de Divin. Pour sa part, le judaïsme est fondamentalement basé sur la croyance en un Dieu unique. Ce Dieu serait la source de toute vie et la source de la Thora, par laquelle Il inculquerait aux hommes tout sa sagesse et les guiderait pour mener une vie kasher. En effet, le judaïsme est profondément ancré dans le monde sensible, physique, terrestre : les 613 commandements de la Thora indiquent comment utiliser le moindre instrument, la moindre partie du corps afin de faire de chaque geste un acte sacré. Selon la vision orthopraxe du judaïsme, il n’est pas suffisant de viser une conscience spirituelle. Il est impératif de mener des actions justes, une vision impossible à combler par le seul moyen de la méditation, car un adepte de la méditation peut très bien céder à la colère, à l’orgueil ou tromper sa moitié.  


Sur le terrain de la sexualité, d’ailleurs, le judaïsme et le bouddhisme ne pourraient être plus opposés. Alors que la Thora ordonne à l’homme de satisfaire sexuellement sa femme, que le mariage est considéré comme sacré et que les fidèles sont encouragés à procréer, le bouddhisme perçoit l’acte sexuel comme la manière d’accéder à son moi le plus bas et le célibat est vivement recommandé. C’est pourquoi un grand nombre de « joubous » ont renoncé à toute vie sexuelle.


De plus, l’addition d’une nouvelle identité les amène à se sentir étrangers d’un côté comme de l’autre : ils sont souvent vus comme des Juifs par les bouddhistes et comme des bouddhistes par les Juifs. Pour la famille et la communauté juive, une conversion au bouddhisme est souvent vécue comme un abandon, un rejet de la communauté et une trahison. Quand aux bouddhistes de longue date, ils se demandent qui sont ces juifs qui gardent un pied dans le judaïsme tout en souhaitant embrasser les traditions bouddhistes.  


Ces difficultés amènent certains « joubous » à délaisser le bouddhisme et à revenir au judaïsme. Cependant, ils continuent souvent de pratiquer la méditation, une technique tout à fait accessible au regard de la loi juive. Par conséquent, par ce retour à leurs racines, les anciens « joubous » enrichissent le judaïsme par les techniques d’introspection propres au bouddhisme qui consistent à accorder une attention particulière à « l’intérieur de soi », à ses propres sensations et émotions. 


De la compatibilité des traditions :

Une séparation nécessaire des pratiques


Compte tenu de la profondeur des divergences entre les traditions juive et bouddhiste, il est indispensable de préserver une place à chacun au sein d’un espace temporel et physique distinct. On observe souvent une tendance à maintenir la pratique juive dans le domaine domestique et d’exporter l’observance du bouddhisme dans les temples. D’un côté, la pratique du judaïsme se concentre sur la volonté de préserver sa culture d’origine ainsi qu’un lien avec la communauté et, de l’autre, celle du bouddhisme se focalise sur l’individu dans sa tentative de s’élever spirituellement.


Rencontre interreligieuse avec le Dalaï-lama, en présence d'Albert Guigui, Grand-Rabbin de Bruxelles.


Conclusion


En définitive, le juif bouddhiste est toujours un juif qui a été séduit par la tradition tibétaine, et non un bouddhiste ayant succombé au charme du judaïsme. Dès lors, on remarque une constante : l’absence de symétrie dans l’influence, l’une sur l’autre, des deux traditions. En effet, de cette fusion propre à chacun, le judaïsme ressort plus empreint que le bouddhisme.


En outre, notons qu’il existe de multiples façons de combiner la pratique du judaïsme et celle du bouddhisme, selon les propres préoccupations et affinités du fidèle. Certains, parfois, reviennent au judaïsme, mais tous gagnent à la fois en ouverture d’esprit, en richesse culturelle et en expérience de vie. 


Première publication dans la Centrale n°354 (décembre 2019)


N.B.: Pour plus d’informations à ce sujet, lire Shalom Bouddha de Lionel Obadia (2015)

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