• Thomas Gergely

Les huit degrés du don

Salomon Schechter rapporte qu'un des disciples de R. Moïse Loeb de Sasov, mystique du siècle passé, demanda un jour à son maître : « Pourquoi le Créateur, origine de toute chose, a-t-il également donné le scepticisme? » Et le Maître de répondre : « Afin que, soit en lui vantant les joies du monde futur, soit en lui recommandant d'avoir confiance en l'aide du Ciel, tu ne puisses pas laisser ton prochain mourir de faim au lieu de lui donner toi-même à manger. »

צדקה (tsedaka), en hébreu, signifie "Charité"

Pouvait-on affirmer avec plus de vigueur l'importance primordiale que le judaïsme accorde à l'acte social? Car nulle serait la piété et illusoire l'humanité de celui qui céderait à l'appel de la dérobade. Comme vain deviendrait aussi tout bienfait dès lors, qu'en sa démarche, son auteur perdrait un instant de vue le droit du partenaire au respect absolu de la personne.


Le principe de sa corrosion intérieure, l'acte généreux le porte d'autant plus nettement en lui que la tentation existe, forte et naturelle, de tirer de son exercice d'importantes gratifications morales. Et, pour cela, d'en connaître les bénéficiaires, au risque majeur de froisser leur dignité.


La qualité d'une intervention philanthropique découle donc, à part égale, de sa portée matérielle et du degré d'anonymat qui l'entoure. A quel point ce dernier critère conditionne, de part et d'autre, la valeur du don, les Sages du judaïsme l'ont éminemment compris quand, établissant la hiérarchie des mérites attachés aux activités de solidarité communautaire, ils ont posé le secret comme condition fondamentale de toute assistance.


Ce principe fixé, superposant en huit degrés l'art de donner, ils ont, au sommet de l'échelle, préconisé l'aide par le travail, secrètement procuré à qui en sollicitait. Ensuite seulement ils envisageaient de donner, mais en s'arrangeant pour demeurer dans l'ombre et ignorer l'identité du demandeur. A la rigueur, mais en troisième ordre seulement, leur système permettait que l'on connût le bénéficiaire, mais alors en restant caché de lui. La situation inverse, plus risquée pour la préservation de l'anonymat, ne venait qu'en quatrième place, dernière des attitudes vraiment appréciées. Le don de la main à la main, mais spontané, n'occupait plus que le cinquième rang, suivi par le même geste, accompli cependant après sollicitation, à la satisfaction pourtant du demandeur. A défaut, restait encore le recours d'intervenir, de la main à la main, sans donner entière satisfaction, en sauvant néanmoins la mise par la cordialité. Le fond du puits s'atteignait au huitième degré, quand l'action s'accomplissait de mauvais gré.


Arides principes, on le voit, ces anciennes dispositions, mais remarquables de modernité. Car, à bien y penser, prenant le relai des Caisses communautaires de jadis, une institution comme la Centrale répond exactement aux conditions définies par la tradition juive en matière d'aide mutuelle, surtout quand elle dresse son indispensable écran entre donateurs et bénéficiaires.


Naturellement, beaucoup d'entre nous, incapables de résister à la frustration qu'impliquent les quatre premières voies de contribution, favorisent surtout les autres en pratiquant le don direct. Plutôt cela que rien. Il n'en demeure pas moins que ce n'est pas là, exactement, ce que le judaïsme appelle « faire le bien pour le bien ». Au mieux, il s'agit de faire le bien pour le plaisir. Oserons-nous aller plus loin et analyser encore la nature de ce plaisir-là ? Surtout quand il se transforme en « faire plaisir à... » au détriment de l'intérêt commun ? S'il est inutile de peser sur des évidences, on ne saurait, par contre, assez souligner que la solidarité n'excluant personne s'impose à tous, spécialement au sein d'une petite communauté dont les besoins augmentent à la mesure de la crise. Et que si, pour reprendre un apologue, à Auschwitz et ailleurs, l'envoyé de la Providence a pu arriver six millions de fois en

retard, a fortiori, il faut que les hommes d'aujourd'hui le sachent : eux ne peuvent plus arriver, nulle part, une seconde trop tard.






Article publié précédemment dans la Centrale.

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