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Hanoucah à Paducah

Rédigé par le professeur Thomas Gergely, directeur de l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Le Général Grant (Library of Congress, CC BY 2.0 - Wikimedia Commons)

Il y a 158 années de cela, le 25 Kislev 5623, au soir du 17 décembre 1862, erev Hanoucah, les 2000 Juifs de Paducah, petite ville du Kentucky aux Etats-Unis, s’apprêtaient à allumer les premières lumières de la fête. Ils n’en auront pas le temps, car, se ruant sur leurs maisons, des détachements de l’armée nordiste les jetteront à la rue en brandissant l’Ordre Général n°11 d’Ulysses Grant, lieutenant général des forces unionistes, qui, en pleine Guerre de Sécession, leur commandait de déguerpir dans les vingt-quatre heures, en abandonnant tous leurs biens derrière eux. Bref, une sorte de pogrom à la russe, en pleine Amérique, et perpétré par ceux-là mêmes qui luttaient pour l’abolition de l’esclavage. Que s’était-il donc passé ? Pourquoi l’armée d’Abraham Lincoln s’en prenait-elle aux Juifs, spécialement à ceux du Kentucky, du Tennessee et aussi du Mississipi que l’ordonnance d’expulsion visait tout spécialement ? Tellement même que, le 20 décembre, dans ce département, les Juifs durent quitter la ville à pied, portant sous la pluie, leurs maigres baluchons. Ils seront recueillis par l’armée confédérée, celle des esclavagistes sudistes.


Aujourd’hui encore, les historiens américains cherchent à expliquer comment Ulysses Grant, qui, en 1868, deviendra le 18e président des Etats-Unis et, ultérieurement, le plus favorable de tous aux Juifs, s’était laissé aller à un ordre d’expulsion de nature antisémite, un acte que, d’ailleurs, sa vie durant, il ne cessera de regretter.


Bien qu’il soit hasardeux de chercher des lumières à des décisions politiques au sein de la vie privée des gens, dans le cas de Grant, on s’accorde néanmoins à retenir un certain nombres d’éléments susceptibles de clarifier ce troublant épisode de l’histoire des Etats-Unis.


En effet, lorsque, le 17 décembre 1862, Grant ordonnera l’expulsion des Juifs, il venait de vivre un moment relationnel difficile avec son père, Jesse R. Grant, qui, à l’époque, faisait commerce de coton. Une activité qui, malgré la guerre, unissait encore le Nord au Sud parce que les filatures américaines du Nord avaient besoin du coton des sudistes et, en retour, ces derniers comptaient, pour leur production, sur les débouchés offerts par les premières. Si bien que le gouvernement de Lincoln avait permis que, malgré la guerre, « de manière limitée, et sous réserve de ne pas soutenir l’armée sudiste », ce commerce puisse continuer, à l’exclusion de pratiques contrebandières, contournant les lois et livrant, par exemple, à l’armée adverse, des armes ou des médicaments.


Or, le père de Grant s’était compromis dans quelques pratiques illicites en compagnie des frères Mack, trois commerçants juifs de Cincinnati. Quand son général de fils, qui nourrissait déjà de précoces ambitions présidentielles finit par l’apprendre, il s’en étrangla, pour aussitôt, se persuader que son père n’était qu’une innocente victime, entrainée dans un commerce illégal par les Juifs, tous méprisables et coupables.

De là, ce lamentable Ordre Général n°11, ainsi rédigé :


1. Les Juifs, en tant que classe, violant toutes les règles commerciales établies par le Département du Trésor, et d’autres départements, sont, par la présente, expulsés du département du Tennessee.

2. Dans les 24 heures suivant la réception de cet ordre par les postes de commandement, il faudra que tous les gens de cette classe soient munis de passeports et requis de partir. Tous ceux qui reviendraient seraient arrêtés et confinés jusqu’à ce qu’ils soient emprisonnés, sauf s’ils disposaient d’un permis émis par le Grand Quartier Général.

3. Aucun permis de se rendre au Quartier Général ne sera accordé à ces gens s’ils veulent introduire une autorisation personnelle de commercer.


Tant le but de l’ordonnance que son langage, qui qualifiait les Juifs américains de « classe » à part, fera scandale. Il consternera la communauté juive de l’époque, forte de 150.000 personnes, dont les deux tiers avaient fui les persécutions tsaristes et dont 7000 membres combattaient dans l’armée nordiste, laquelle comptait même un général juif. Mais il choquera aussi beaucoup de nordistes non-juifs convaincus de l’égalité de tous les Américains, quelle que soit leur origine ou leur religion. L’Europe elle-même sera étonnée, où l’information était très vite parvenue par le télégraphe.


Craignant alors que le décret d’expulsion local ne gagne toute l’Amérique, un groupe de Juifs de Paducah décida d’agir au plus haut en interpellant Lincoln lui-même.


Un certain Cesar Kaskel, un honorable commerçant juif de la ville, protesta par télégramme envoyé au Président en lui écrivant que les Juifs d’Amérique tombaient victimes « d’un outrage énorme fait aux lois et à l’humanité, la plus grossière violation de la Constitution et de leurs droits en tant que bons citoyens. » Alerté, Lincoln acceptera de recevoir Kaskel en personne à la Maison Blanche. Certains le racontent, mais aucun procès-verbal ne l’atteste, en entrant, Kaskel aurait dit : « Monsieur Le Président, voici l’Ordre n°11, c’est pourquoi nous sommes venus demander la protection d’Abraham notre Père. » À quoi Lincoln aurait répondu : « Et cette protection, vous l’aurez. » Apocryphe ou non, qu’importe. Toujours est-il que, dans la foulée, le chef de l’Exécutif fera télégraphier la révocation immédiate de l’ordre d’expulsion de Grant. Six ans plus tard, ce dernier sera élu Président de Etats-Unis, plein de regrets pour l’Ordre n°11, une faute politique et humaine que sa femme elle-même ne cessera de lui reprocher en le qualifiant d’odieux.


D’ailleurs, lui-même écrira plus tard : « À l’époque de sa publication j’avais perdu tout bon sens à cause d’une réprimande reçue de Washington pour avoir toléré des activités poursuivies par des Juifs dans mes lignes. Il y avait beaucoup de gens pires qu’eux, mais, à leur différence, les Juifs pouvaient impunément circuler d’une armée à l’autre. Et, en violation des lois, ils faisaient passer de l’or à travers les lignes. C’était du moins ce qu’on me racontait. J’ai alors rédigé et envoyé cet ordre sans aucune réflexion et sans penser aux Juifs comme aux membres d’une secte ou d’une race, mais juste comme des gens qui avaient réussi à violer un ordre en contribuant ainsi à aider les rebelles. (J’écris « réussi » et non « régulièrement » parce que je sais que, dans nos rangs, il y avait beaucoup de gens qui enviaient leur succès.) Je n’ai pas de préjugés contre les sectes ou les races, mais je veux que chacun soit jugé selon ses propres mérites. L’Ordre n°11 ne confirme pas cette déclaration, mais je n’approuve plus cet ordre. Je ne l’aurais jamais publié s’il n’avait été télégraphié à l’instant où je l’ai écrit sans un moment de réflexion. »


Six semaines après son élection, Grant recevra la visite de rabbi Schneersohn de Jérusalem qui parcourait le monde pour faire avancer la cause sioniste. En janvier 1870, Schneersohn écrira à Grant en le qualifiant de « Chef choisi des Etats-Unis d’Amérique, combattant, héros et prince de la paix ». Ceci pour le remercier de l’aide qu’il accordait aux Juifs de Jérusalem et pour le souci qu’il avait du sort des Juifs de Roumanie, gravement persécutés. Et de demander l’envoi sur place d’un consul américain pour les protéger. Grant comprendra la situation et nommera l’avocat Benjamin Peixotto, Grand Maître du B’nai B’rith, consul des Etats-Unis à Bucarest. Peixotto portera un ordre de mission spécifiant que les « Etats-Unis ne connaissent aucune distinction entre leurs propres citoyens sur la base de leur religion ou de leur naissance et qu’ils croient en une civilisation universelle qui assure à tous les bénéfices des mêmes vues libérales ».

Dans la foulée, Grant condamnera aussi la persécution des Juifs de Russie en déclarant ceci : « En ce siècle des Lumières, on n’est plus au temps où l’on peut encore persécuter quelqu’un en raison de sa condition, de sa naissance, de sa croyance ou de sa couleur. »

Et pour rester cohérent, il s’opposera à une proposition d’amendement à la Constitution qui envisageait de faire des Etats-Unis un pays spécifiquement chrétien.


Plus encore : en 1876, Grant sera le premier Président des Etats-Unis à assister à l’inauguration d’une synagogue, en l’occurrence celle, orthodoxe, de Washington, à laquelle, durant l’office, il offrira 10$ (200€).


Ce faisant, l’auteur de l’ordre n°11 conférait au judaïsme le statut, entre les autres, de religion des Etats-Unis.


Quand, en 1877, Grant sera remplacé à la présidence par Hayes, il entreprendra, avec sa famille, un véritable tour du monde, comme représentant officieux des Etats-Unis. En février 1878, il s’arrêtera à Jérusalem. Il y visitera les Lieux saints et promettra à la communauté juive, très pauvre, de lui obtenir de l’aide des Israélites américains.


En 1885, Grant tombera malade et mourra le 23 juillet de la même année. Toutes les synagogue de l’Amérique s’uniront pour dire un kaddish à sa mémoire. La violation de Hanoucah 1862 était loin, balayée par la véritable techouvah spirituelle que Ulysses Grant s’était imposée. Et cela à la manière du Talmud qui, répondant à la question « Qui est le véritable héros ? », affirme que c’est « celui qui, de son adversaire, fait un ami. »




Article précédemment publié dans la Centrale N°358 (décembre 2020).

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