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Félix Frankfurter : le rêve américain !

Rédigé par Angélique Burnotte, licenciée en histoire (ULg), chercheuse et assistante de direction à l'Institut d'Etudes du Judaïsme.


Né à Vienne en 1882, Félix Frankfurter ne parle pas un mot d’anglais quand il s’installe aux Etats-Unis à l’âge de 12 ans. Pourtant, il y fera de brillantes études, deviendra un proche conseiller de Franklin D. Roosevelt, et il poursuivra une remarquable carrière juridique qui aboutira à sa nomination comme juge à la Cour Suprême des Etats-Unis.


Félix Frankfurter.

Félix Frankfurter naît à Vienne, dans une famille juive orthodoxe, le 15 novembre 1882.  Il est le troisième de six enfants. Sa famille est originaire de Presbourg, dans l’Empire austro-hongrois. Alors qu’il a 12 ans, il émigre avec sa famille aux Etats-Unis où il obtiendra la naturalisation américaine en 1898.


Les Frankfurter s’installent dans un quartier pauvre de New York où le père travaille comme commerçant. Sa langue maternelle est le yiddish. Très vite, il apprend l’anglais et poursuit de belles études à l’école publique puis au « College of the City of New York ». Ensuite, il s’inscrit à l’Université de Harvard d’où il sort diplômé en Droit en 1906. Issu d’une famille de rabbins, il n’est cependant pas religieux mais, très tôt, il se positionne en faveur de la cause juive et de la création d’un Etat juif. Et, bien qu’il épouse la fille d’un pasteur protestant, son identité juive sera présente tout au long de sa carrière et il maintiendra des liens avec la Communauté juive.


Très vite, au début de sa carrière, il travaille au « Department of War’s Bureau of Insular Affairs ». Pendant la Première Guerre mondiale, il assiste le Ministre de la Guerre, Newton Baker. Puis, en 1919, il participe à la Conférence de la Paix de Versailles en tant que délégué sioniste. Sensibilisé aux libertés civiles, en 1920, il participe à la création de l’ « American Civil Liberties Union ». Il poursuit également une brillante carrière de professeur : en 1914, il est reçu à la Faculté de Droit de Harvard en tant qu’enseignant. Il y sera professeur jusqu’en 1939. Il est également Professeur invité à l’Université d’Oxford de 1933 à 1934.


Franklin D. Roosevelt naît en 1882, la même année que Frankfurter. Ils se rencontrent en 1906 et leur première conversation concerne leurs études respectives et la littérature. Très vite, ils développent une amitié solide, fondée sur des idées et une philosophie partagées de la vie publique et sur la conviction d’une certaine justice sociale et d’un ordre du monde. Tout au long de sa carrière politique, Roosevelt consultera Frankfurter, il respectera toujours ses avis tant politiques qu’humains. Ce dernier pourra toujours parler au Président avec l’autorité d’un expert et l’intimité d’un ami. D’ailleurs, une fois Président, Roosevelt insistera pour que, en privé, Frankfurter continue à l’appeler par son prénom. 


Étonnamment, on ne connaît pas de photo les représentant ensemble. Frankfurter était plutôt un conseiller privé, un ami  n’intervenant pas officiellement en politique. On raconte qu’au lendemain de son élection, en 1932, le président nouvellement élu se serait rendu chez son ami et lui aurait demandé : « Et maintenant ? Je fais quoi ? »


Félix Frankfurter jouera un grand rôle dans différentes politiques menées par Roosevelt. Il sera un artisan du New Deal dans les années 30. Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est lui qui incitera Roosevelt à faire confiance à Churchill et il jouera un rôle important dans l’accueil d’Albert Einstein aux USA. Bien que la Communauté juive lui reproche de n’avoir pas aidé suffisamment les Juifs d’Europe, notamment en mettant en doute les propos de Jan Karski qui, en 1943, avertissait Roosevelt de ce qui se passait en Pologne pour les Juifs, il comprend très tôt l’opportunité et la nécessité d’évacuer les chercheurs et érudits hors de l’Europe nazie. Il a également aidé beaucoup d’anonymes à émigrer aux USA en oeuvrant en coulisse.


En 1939, il est nommé par le Président Roosevelt Juge à la Cour Suprême. Il succède à Benjamin Cardozo, Juif lui aussi, quelques mois après la démission de Louis Brandeis, premier Juif à avoir occupé la prestigieuse fonction. Il instaure ainsi l’idée du « Siège Juif » qui perdure encore aujourd’hui car, depuis 1916 et la nomination de Louis Brandeis, au moins un des neufs sièges est occupé en permanence par un Juif. Ces dernières années, parfois deux ou même trois des neuf juges sont juifs.  


Les 9 juges de la Cour Suprême des Etats-Unis (1943).

Félix Frankfurter s’oriente vers une carrière politique : c’est le meilleur choix possible pour lui permettre une ascension sociale fulgurante dans un pays où peu de Juifs officient en politique. Il est très patriote et partisan d’un Etat fort. Son poste à la Cour Suprême lui permet de participer à l’élaboration de nombreuses décisions qui façonneront le pays. Des décisions parfois très contestées, telle la décision Gobitis, prise en 1940, qui rend le salut au Drapeau, symbole de la Nation, obligatoire tous les jours et pour tous dans les écoles.


Cette décision sera abolie en 1943 car elle va à l’encontre du 1er amendement de la Constitution qui permet la liberté religieuse. Or, c’est pour des raisons religieuses que certains Américains refusent de saluer le Drapeau. Selon lui, « cette décision était motivée par un besoin de fidélité et d’unité de tout le peuple envers la nation et le salut du drapeau était l’un des principaux moyens d’atteindre cet objectif ». À cette occasion, on lui reprochera son patriotisme extrême.


Il jouera également un rôle important dans la décision Cantwell qui, en 1940, affirme que la clause du 1er amendement concernant la liberté religieuse devait être appliquée par tous les Etats. Cet arrêt permettait la liberté de conscience et de culte, mais également de propagande religieuse. Frankfurter était en faveur d’une sécularisation de l’Etat, de la création d’un espace public non religieux. Selon lui, la religion devait rester dans la sphère privée. Certaines personnes lui reprocheront cette vision, estimant qu’en tant que Juif, il tendait à favoriser ainsi les minorités. Et cependant, des membres de la Communauté juive lui reprocheront cette même idée car, en 1961, dans la décision Braunfeld, il refusera de soutenir le projet qui aurait permis aux Juifs orthodoxes de fermer leurs commerces à Shabbat, pour ouvrir le dimanche.

Pendant les 23 années passées à la Cour Suprême, du 30 janvier 1939 au 28 août 1962, il aura écrit 247 avis de la Cour, 132 opinions concordantes et 251 opinions divergentes.


Depuis le tout début de sa carrière, il a développé un grand sens de la déontologie. Il n’a jamais conseillé Roosevelt sur des dossiers qui auraient pu, plus tard, faire l’objet d’un arbitrage officiel auprès de lui. D’autant plus après sa nomination à la Cour Suprême : il évitera ainsi tout risque, tant pour lui-même que pour son ami Roosevelt, de se trouver dans une position délicate, et de s’exposer aux critiques de leurs opposants. Il expliqua qu’il ne voulait pas « profaner l’intégrité majestueuse de la Cour Suprême ». Et, jamais, il n’utilisa ses relations à des fins personnelles, excepté une fois : alors que son oncle, bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale de Vienne avait été envoyé en camp de concentration. Il contactera alors Lady Astor, parlementaire britannique d’origine américaine, pour qu’elle intervienne en faveur du vieil homme auprès de l’Ambassadeur allemand. Avec succès. Mais, même à cette occasion, il ne s’adressera pas à Roosevelt qui lui reprochera plus tard de ne pas lui avoir demandé d’aide.


Il prendra sa retraite en 1962, après un accident vasculaire cérébral. Il sera remplacé par Arthur Goldberg. En 1963, il recevra la médaille présidentielle de la Liberté et mourra à l’âge de 82 ans, le 22 février 1965, à Washington D.C.


Pour en savoir plus :

- Roosevelt and Frankfurter. Their Correspondance. 1928 – 1945, annoté par Max Freedman, Boston-Toronto, 1967.

- Pierre BIRNBAUM, Les Deux Maisons. Essai sur la citoyenneté des Juifs (en France et aux Etats-Unis), Editions Gallimard, 1012.


Première publication dans La Centrale n°332, juin 2014, pp. 15-16.

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