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Armand Bloch : le rabbin-patriote. (Angélique Burnotte)

Mis à jour : 9 févr. 2019

Rédigé par Angélique Burnotte, chercheuse à l'Institut d'Etudes du Judaïsme)

Le 18 avril 1916, les Juifs de Belgique célèbrent Pessah. Lors de l’office à la Grande Synagogue de Bruxelles, Armand Bloch, Grand Rabbin de Belgique, prononce un sermon sur le thème de la sortie d’Egypte, parsemé de réflexions patriotiques relatives à l’indépendance et la liberté. Dénoncé par des participants à la célébration, il est jugé par un tribunal militaire et condamné à six mois de prison « pour offense ». Il purgera sa peine à la prison de Saint-Gilles, du 17 mai au 1er octobre 1916.


Armand Bloch : le rabbin patriote

Français, Armand Bloch naît en 1862 à Saint-Mandé, près de Paris. Après ses études au séminaire rabbinique à Paris, il commence sa carrière à la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle puis au rabbinat de Toul. A l’âge de 30 ans, en 1891, il s’installe à Bruxelles pour occuper les fonctions de Grand Rabbin de Belgique et rabbin de la Synagogue de la rue de la Régence. Pendant la Première Guerre mondiale, il reste fidèle à ses valeurs de liberté et à son pays d’adoption, la Belgique. Selon lui, le devoir patriotique est le plus important, avant même le devoir religieux. Et il pense que l’intégration des israélites dans leur pays d’adoption est une priorité, un Juif devant d’abord être citoyen de son pays avant d’être membre d’une communauté religieuse ou même du peuple juif.


Selon les journalistes Louis Gilles, Alphonse Ooms et Paul Delandsheere, dès le début de l’occupation, l’autorité allemande souhaitait assimiler « le clergé des diverses confessions religieuses au personnel des administrations publiques et essaya de contraindre les ministres du culte de signer la formule de la Convention de La Haye : " Je promets de continuer scrupuleusement et loyalement l’accomplissement de mes fonctions, de ne rien entreprendre et de tout omettre qui puisse nuire à l’administration allemande dans le territoire belge occupé. "[1] ». De commun accord avec les autorités catholiques qui refusèrent de signer, le Grand Rabbin et les rabbins bruxellois ne signèrent pas la Convention. Si, devant la résistance catholique, les Allemands s’inclinèrent, les ministres bruxellois du culte israélite, numériquement moins nombreux que le clergé catholique, n’eurent pas les mêmes avantages. Durant toute la guerre, il furent privés de salaire et durent vivre d’emprunts. Régulièrement, entre 1914 et 1916, les autorités allemandes insistèrent pour que le Grand Rabbin signe cet accord, sans succès. De plus, il furent surveillés étroitement.


Du début à la fin du conflit, Armand Bloch continuait à réciter les prières solennelles pour le Roi et à faire jouer la Brabançonne. Les services du culte de la synagogue étant suivis par un grand nombre de soldats allemands, ils manifestèrent plusieurs fois leur mécontentement et le Grand Rabbin fut informé que des plaintes avaient été formulées contre son attitude patriotique. Pourtant, chaque samedi, lors de l’office de Shabbat, après avoir rentré les rouleaux de la Torah, le Grand Rabbin récitait la prière traditionnelle qui contenait ces mots : « De ta demeure Sainte, Ô Seigneur, bénis et protège S.M. Albert Ier, Roi des belges et son auguste famille. Amen. Accrois la prospérité de la Belgique, et qu’elle jouisse sans cesse de la paix et de la sécurité. Amen. »[2]


Dans son sermon intitulé Les Idoles modernes, prononcé lors du 1er jour de Pessah 5676, le Grand Rabbin s’intéressa au Décalogue, « le premier de tous les commandements, comme il disait, celui qui, par conséquent, doit revêtir le caractère le plus important, nous ordonne de croire en Dieu […] "qui a brisé les chaînes de la servitude d’Egypte". » Et plus loin, il expliqua que « c’est l’indépendance que la sortie d’Egypte, que le Décalogue ont apportés au monde, la liberté de penser et de croire, le droit des consciences, le droit de sentir et d’aimer selon son cœur, le droit de juger suivant sa raison. Nous sommes des êtres libres et nous avons le devoir de rester libres, de défendre, de sauvegarder notre indépendance, de ne pas la sacrifier honteusement, pour des considérations indignes de nous. » Ce jour-là, plusieurs Juifs, agents de l’occupation allemande, étaient présents à la Synagogue et entendirent sa prédication terminée par la prière pour le Roi Albert et l’exécution de la Brabançonne.


Selon le Rapport du Consistoire Central Israélite, envoyé en 1918 au Ministre de la Justice, « Ce sermon fut dénoncé à l’autorité allemande par deux habitants de Bruxelles, le sieur Hugo Wurzburger, attaché à la police secrète allemande, et le sieur Fritz Roo, sous-officier de l’armée allemande ».


Suite à cette dénonciation, il fut déféré devant un tribunal militaire qui le condamna à six mois de prison « pour offense ».


Le 15 mai, les autorités du Consistoire écrivirent au Général Baron von Bissing, Gouverneur Général de Belgique, afin de lui demander de ne pas ordonner l’exécution de la peine prononcée contre Armand Bloch. Etant seul à la tête de la Communauté depuis le début de la guerre, il avait, expliquaient-ils, de ce fait, entre ses mains beaucoup de responsabilités. Sans succès. Il fut écroué à la prison de Saint-Gilles le 16 mai 1916 ou il partagea la cellule du R.P. Jésuite Devroye du Collègue Saint-Michel. Ce dernier purgeait une peine de prison de cinq mois pour avoir héberger les presses clandestines de La Libre Belgique dans les caves du Collège.


A partir du 20 mai 1916, la presse avait annoncé l’arrestation et la détention du Grand-Rabbin. Les différents quotidiens louèrent tous son patriotisme et consacrèrent différents articles au sujet, d’abord en annonçant la déportation du Grand Rabbin en Allemagne pour, ensuite, confirmer sa détention à la prison de Saint-Gilles. L’Echo belge revint à plusieurs reprises sur le sujet, notamment le samedi 20 mai il publia ceci : « Les Allemands qui ont inquiété à différentes reprises ce vaillant patriote, l’ont arrêté à la suite d’une allocution prononcée à la synagogue de la rue de la Régence, à Bruxelles. M. Bloch avait demandé la bénédiction du ciel pour la famille royale de Belgique, lui souhaitant un prompt et heureux retour à Bruxelles. Il avait comparé l’exode des populations belges à la fuite en Egypte et appelé les sept [sic] plaies d’Egypte sur la tête des envahisseurs. On se rappellera qu’à l’occasion du Jom Kippur [sic] des années précédentes, le grand rabbin avait prononcé des discours d’une admirable tenue patriotique. Depuis longtemps, des espions boches le surveillaient, assistant à tous ses sermons, notant les moindres faits et gestes. Plusieurs fois déjà il avait été appelé à la Kommandantur afin de s’expliquer au sujet de sermons prononcés. »


A l’annonce de la condamnation du Grand Rabbin, son collègue de Cologne intervint pour tenter de l’aider. L’Echo belge l’annonce le 1er juin 1916 : « Moins boche que les évêques de Cologne, de Mayence et d’autres villes allemandes, le grand rabbin de Cologne, Herr Wolff a envoyé une lettre au gouvernement berlinois demandant que la peine de six mois de prison infligée à M. Bloch, grand rabbin de Belgique, soit réduite autant que possible. »


Alors que les journaux belges relataient l’arrestation du Grand Rabbin, le 28 mai, le Consistoire Central israélite entama les démarches pour la première demande de sortie d’Armand Bloch afin de marier, le dimanche 4 juin, Monsieur Henri Nort et Mademoiselle Charlotte Huisman. Selon ce courrier : « La préparation des actes hébraïques et la célébration du mariage nécessiteraient sa présence entre midi et 3 heures. » La même lettre adressé au Général Von Bissing demandait également une autorisation de sortie pour les fêtes de Pentecôte dont les offices avaient lieu les mardi 6, mercredi 7 et jeudi 8 juin.

Une autre demande, datée du 16 juin, sollicitait une autorisation de sortie pour « procéder à l’initiation religieuse d’enfants de [la] Communauté, cérémonie qui doit avoir lieu le 16 juillet, étant précédée du 7 au 9 juillet de la préparation et de l’examen des enfants ». Ces sorties, accordées début juillet, firent croire que le Grand Rabbin avait été libéré, ce qui fut démenti dans la presse par une brève : « Les Boches n’ont pas encore libéré le rabbin-patriote M. Bloch. Mais, grâce aux démarches d’israélites influents, il lui a été permis de célébrer la fête des Bar-Mitzwvah [sic]».


Selon la Biographie Nationale, « ses juges lui permirent toutefois de participer à chaque fête religieuse juive, ainsi qu’aux mariages israélites, enterrements et autres circonstances, de sorte qu’il passait de un à huit jours en famille, selon les cas ; ce qui ne manqua pas de susciter force plaisanteries dans les journaux clandestins». Selon l’Etoile Belge du 1er septembre 1923 qui annonçait le décès du Grand Rabbin Bloch : « Pour la célébration de l’office du samedi, un piquet de soldats le conduisaient, ce jour-là, rue de la Régence, et, le service divin terminé, le réintégrait dans sa cellule. »


Le 10 août 1916, les dirigeants du Consistoire prirent à nouveau la plume pour demander la libération anticipée du Grand Rabbin. Dans une lettre précédente, le Baron Von Bissing avait laissé entrevoir la possibilité d’une libération anticipée et les fêtes du Nouvel An approchant, le Grand Rabbin avait besoin de sa « liberté complète [..] pour qu’il puisse rendre les services qui, chaque année, à partir de cette époque, sont indispensables à [la] communauté ». Suite à ce courrier, le Gouverneur Général annonça qu’il acceptait de gracier le Grand Rabbin. Il serait libre le dimanche 1er octobre. Il accepta également de lui permettre des interruptions de peine pour officier aux fêtes juives en septembre. Il put ainsi célébrer le début de Rosh Hashana le 28 septembre.


Selon l’Etoile Belge du 1er septembre 1923, Armand Bloch rédigea un témoignage de son emprisonnement dans « un amusant récit dont la rédaction charmait les longs loisirs de sa captivité, et qu’il orna de piquantes illustrations de sa main, ayant, pendant sa détention, appris à dessiner ».


Après la libération, le 5 décembre 1918, le Président du Consistoire, le Baron Léon Lambert, envoya une longue lettre au Ministre de la Justice, M. Vandervelde, pour lui « faire rapport sur les événements principaux qui ont intéressé directement le culte Israélite pendant l’occupation allemande ». Les deux sujets principaux de ce rapport étaient l’arrestation du Grand Rabbin et la suspension des salaires des ministres du culte israélite du Brabant qui n’avaient pas signé la Convention.


En 1919, le Grand Rabbin Bloch se verra décerner la Croix d’Officier de l’ordre de Léopold, avec rayure d’or en raison de son attitude patriotique durant la guerre.

[1] Herman Van Goethem, La convention de La Haye, la collaboration administrative en Belgique et la persécution des Juifs à Anvers, 1940-1942, dans « Cahiers d'histoire du temps présent », n° 17, 2006, p. 122


[2] Prière pour le Roi et la Belgique, Texte utilisé par le Grand-Rabbin de Belgique à la Synagogue de la Régence.


Première parution dans la Centrale n°326 (décembre 2012)


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